Le drame d’Aurore l’enfant martyre fait partie de la culture populaire québécoise depuis maintenant un siècle. Il revient au cinéma cet été dans La malédiction d’Aurore Gagnon, film indépendant américain qui fait penser à The Blair Witch Project. Mais attention : on ne touche pas impunément à un mythe.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Le mythe


La terrible histoire d’Aurore Gagnon, l’enfant martyre, est étroitement liée à la culture populaire du Québec. Tellement que des gens croient que ce personnage est fictif... Or, sa mort, sa maltraitance et le procès de ses parents sont bien réels et documentés. Le tragique destin de la fillette, morte en 1920, à 10 ans, des suites des sévices infligés par sa belle-mère, avec la complicité du père, nous rappelle un temps où les droits des enfants étaient bafoués. Sous le silence des proches et des autorités. Depuis un siècle, le drame d’Aurore a fait l’objet de maintes pièces, productions et adaptations au cinéma et au théâtre. En 2005, Aurore, film réalisé par Luc Dionne, avec Marianne Fortier dans le rôle-titre, a été un grand succès, accumulant des recettes de près de 1 million de dollars à son premier week-end à l’affiche.

Le projet

La famille de Llana Barron, actrice et coscénariste du film, est originaire de Sainte-Sophie, village voisin de Fortierville, où a vécu Aurore Gagnon. En faisant ses recherches sur le passé du village, la scénariste est tombée sur l’histoire d’Aurore. Elle a vu le film de Luc Dionne, puis a lu la transcription du procès de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, les parents condamnés pour leur crime. Avec le réalisateur américain Mehran Torgoley, Mme Barron a décidé de tourner un film avec une équipe réduite dans le Centre-du-Québec, au pays de ses ancêtres, sur les traces d’Aurore Gagnon.

La démarche

En novembre 2019, le réalisateur, la comédienne et une équipe réduite d’Américains débarquent au Québec pour faire ce film à petit budget, avec une caméra Canon à l’épaule et les habitants de la région pour faire de la figuration et jouer de petits rôles. Le long métrage commence comme un road movie, sur les routes de villages du Québec, et se termine en film d’horreur. On a comparé le style du film à celui du Blair Witch Project, inspiration qu’assument le cinéaste et l’actrice principale. « Après avoir exploré plusieurs avenues, on s’est dit : “Pourquoi on n’écrirait pas un scénario à propos de nous en train de faire ce film ?” », ont-ils confié au site Horreur Québec.

Une « controverse » non fondée


La malédiction d’Aurore Gagnon arrive en salle à l’occasion des 100 ans de la mort d’Aurore, cette année. Cette semaine, des médias ont joint la mairesse de Fortierville, Julie Pressé. Après avoir vu sa bande-annonce, la mairesse s’est dite mal à l’aise avec le film. Craignant que le récit se moque de la maltraitance infligée à une enfant, elle a dit au journal local « trouver cela délicat d’utiliser Aurore dans un film d’horreur, d’autant plus que la province vient d’être secouée par la mort tragique de deux jeunes enfants, Romy et Norah ». Or, le film est tout sauf blasphématoire et irrespectueux. « Nous sommes très sensibles au fait qu’Aurore a souffert plus que n’importe qui. Nous savions que l’histoire d’Aurore était un sujet délicat et nous avons voulu démontrer beaucoup de respect envers son nom, sa famille et sa ville », a expliqué Llana Barron, en entrevue à Horreur Québec. D’ailleurs, dans le film, les habitants de Fortierville le disent clairement : « Les gens d’ici n’aiment pas ça qu’on fasse une histoire fantaisiste à propos d’une tragédie. »

Ce qu’on en pense


Le film est présenté « en première mondiale au Québec », et le propriétaire des cinémas Guzzo, Vincent Guzzo, tenait à ce que le film sorte en salle avant d’être diffusé sur des plateformes numériques, conscient que le sujet touche particulièrement le marché québécois. À cause de la situation avec la COVID-19, le film risque de ne pas prendre l’affiche aux États-Unis. Or, ce serait surprenant qu’il connaisse le même franc succès que le Blair Witch Project, à l’été 1999. Si la tragique histoire d’Aurore Gagnon a marqué le Québec, le drame d’horreur qu’en a tiré Mehran Torgoley est un exercice qui tourne à vide. Nullement effrayant, le film frise l’amateurisme, surtout dans le jeu des rôles secondaires, tous défendus par des interprètes à l’accent très français, alors qu’ils jouent des habitants de villages du Centre-du-Québec...

IMAGE FOURNIE PAR CINÉMAS GUZZO

Affiche du film La malédiction d’Aurore Gagnon (The Curse of Aurore Gagnon)

★★

La malédiction d’Aurore Gagnon (Paerish : The Curse of Aurore Gagnon), de Mehran Torgoley, avec Llana Barron, 90 minutes