Kuessipan commence dans le noir.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Deux lueurs distinctes apparaissent progressivement, petits phares guidant deux fillettes qui viennent chercher des poissons que la vague obscure amène sur le rivage. Elles rient. Elles s’amusent encore davantage quand elles rejoignent leur famille et qu’elles poussent la note en chantant faux. Une voix hors champ s’élève, évoque les âmes anciennes, célèbre la faculté de créer de la beauté. Dans cette belle et libre adaptation du premier roman de Naomi Fontaine, réalisée par Myriam Verreault, la poésie des mots viendra souvent ponctuer le réalisme des images.

Mikuan (Sharon Fontaine-Ishpatao) et Shaniss (Yamie Grégoire) ont grandi dans la réserve innue de Uashat, sur la Côte-Nord. Même si elles ont fait un pacte d’amitié, les deux jeunes femmes épousent des visions différentes quand elles entrent dans l’âge adulte. Ayant envie d’écrire, Mikuan veut aller voir ailleurs, tout en restant fidèle à ses racines. Shaniss, jeune mère coincée dans une relation de couple toxique, interprète comme une trahison l’ambition qu’a son amie, d’autant plus que cette dernière tombe amoureuse d’un homme blanc.

PHOTO FOURNIE PAR FILMOPTION INTERNATIONAL

Sharon Fontaine-Ishpatao et Yamie Grégoire dans Kuessipan, un film de Myriam Verreault 

La relation entre les deux jeunes femmes est au cœur du récit, coécrit par l’écrivaine elle-même et la cinéaste. Mais Kuessipan ratisse évidemment beaucoup plus large. 

Avec une grande sensibilité, et une véritable attention, Myriam Verreault pose un regard à la fois empathique et réaliste sur une communauté ayant rarement fait l’objet d’une représentation dans une production cinématographique destinée à un plus large public. 

À cet égard, on note ici une nette volonté d’emprunter une approche résolument contemporaine et d’éviter les clichés habituels, sans pour cela faire l’impasse sur les difficultés auxquelles les Innus font face.

La lumière et le drame peuvent surgir d’un même événement. Dans une boîte de nuit, Francis (Étienne Galloy), un peu imbibé, vient trouver Mikuan, qu’il ne connaît pas du tout, en lui avouant d’entrée de jeu pouvoir gagner un pari s’il parvenait à obtenir d’elle un baiser. Cela n’est même pas une technique de séduction, mais pour maladroite qu’elle soit, son approche aboutit quand même à quelque chose. C’est toutefois au cours de la même soirée qu’un drame frappera la communauté, quand le mot « sauvage » sera prononcé…

L’art et la manière

La richesse de ce film, joué principalement par des non professionnels, se trouve dans la manière avec laquelle les thèmes sont abordés. Les discussions tournent notamment autour de l’exploitation des ressources du territoire, du tiraillement entre les traditions et le « confort » de la vie moderne, de la dynamique familiale, de la fracture linguistique entre les aînés, qui parlent en innu, et leurs enfants, qui leur répondent en français. On parle même de musique (« Tu t’attendais à du Kashtin ? »). À travers le personnage « non innu » de Francis, dont on se paie gentiment la tête dans les réunions de famille de Mikuan parce qu’il a l’impression d’être arrivé sur la planète Mars, on évoque évidemment l’incompréhension collective entre les Blancs et les communautés autochtones. C’est parfois drôle, souvent touchant.

Par ailleurs, il convient de souligner aussi le travail du directeur photo. Nicolas Canniccioni a magnifiquement su capter l’âpre beauté des paysages de la Côte-Nord, à l’image d’un film d’où émane une superbe force tranquille.

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Kuessipan

Kuessipan, de Myriam Verreault, avec Sharon Fontaine-Ishpatao, Yamie Grégoire, Étienne Galloy, 1 h 57, 3 étoiles et demie

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