Il suffit, pour constater les progrès réalisés grâce au féminisme, de se replonger dans des œuvres de fiction d’une autre époque. J’ai revu récemment, coup sur coup, deux films réalisés il y a près de 70 ans : Gentlemen Prefer Blondes (1953) de Howard Hawks ainsi que Et Dieu… créa la femme (1956) de Roger Vadim.

Publié le 5 août

Des longs métrages qui ont fait de deux jeunes femmes, Marilyn Monroe et Brigitte Bardot, des sex-symbols. Deux comédiennes révélées par des rôles de croqueuses de diamants. Monroe dans le rôle de Lorelei Lee, l’archétypale « dumb blonde » américaine, prête à s’abandonner au plus offrant. Bardot dans celui de Juliette Hardy, orpheline française libertine de 18 ans, qui fait perdre la tête à ses soupirants.

Revoir ces films, c’est constater à quel point Monroe et Bardot y sont réduites à leurs caractéristiques physiques (Et Dieu… créa la femme commence par une scène de Brigitte Bardot nue). Plus elles sont présentées comme sottes ou ignorantes, plus on sous-entend qu’elles sont désirables et séduisantes (c’était déjà le rôle dans lequel on avait emprisonné Marilyn Monroe dans All About Eve, en 1950).

C’est tout un contraste avec la trilogie romantique sapiosexuelle des Before (Sunrise, Sunset, Midnight) de Richard Linklater, avec Julie Delpy et Ethan Hawke, réalisée de 1995 à 2013, que je viens aussi de revoir.

Howard Hawks et Roger Vadim, le cliché de « l’homme à femmes » du cinéma français, proposaient dans Gentlemen Prefer Blondes et Et Dieu… créa la femme une vision profondément sexiste, réductrice et infantilisante de la femme, qui était socialement acceptable dans les années 1950. Et qui ne l’est heureusement plus, de manière générale, dans les sociétés occidentales.

En contrepoids du personnage de Monroe, Hawks mettait en scène Jane Russell dans un rôle typique de « femme hawksienne », c’est-à-dire avec plus d’esprit et d’agentivité. Il reste que la scène que l’on a retenue du film est celle où une Marilyn en robe rose chante Diamonds Are a Girl’s Best Friend, soutenue dans une chorégraphie par une quinzaine d’hommes (et recréée depuis par Madonna, Beyoncé, Ariana Grande et plusieurs autres).

Les hommes préfèrent, semble-t-il, les blondes fantasques et délurées ; les femmes préfèrent les hommes riches qui peuvent leur offrir des diamants. Ce sont peut-être des clichés sexistes éculés, mais ils sont profondément ancrés.

Comme on a encore pu le constater récemment, les acquis du féminisme sont fragiles et le poids du patriarcat, aussi lourd qu’un homme insistant dans un bar, un samedi soir.

La romancière Joyce Carol Oates a écrit Blonde en 2000, à propos de Marilyn Monroe, dont le cinéaste Andrew Dominik a tiré un film mettant en vedette Ana de Armas, qui doit prendre l’affiche à la fin de septembre. Ce n’est pas au sujet de Marilyn Monroe que l’écrivaine américaine s’est mis les pieds dans les plats la semaine dernière.

PHOTO VINCENT KESSLER, ARCHIVES REUTERS

La romancière américaine Joyce Carol Oates

Relayant une chronique du New York Times qui reprochait au milieu de l’édition américain, « trop à gauche », de contraindre les auteurs à l’autocensure – le refrain habituel des anti-woke –, Joyce Carol Oates a laissé entendre sur Twitter que de brillants jeunes hommes blancs étaient désormais incapables de faire publier leur premier roman aux États-Unis. Selon ce qu’un ami agent littéraire lui avait dit.

L’anecdote de l’autrice de 84 ans et sa défense de l’écrivain blanc soi-disant discriminé ont eu l’heur de déplaire au milieu littéraire et n’ont pas résisté à l’épreuve des faits. Non, il ne vaut pas mieux être une femme-noire-transgenre-en-fauteuil-roulant (marque déposée) pour espérer retrouver son roman dans une librairie.

Une enquête du New York Times menée en 2020 a conclu que 95 % des romans publiés par les cinq plus grandes maisons d’édition américaines depuis 1950 (plus de 7000 livres) avaient été écrits par des auteurs blancs. En 2018, 89 % des auteurs recensés étaient toujours blancs, alors qu’aux États-Unis, la proportion de Blancs est de moins de 60 %.

En réaction à la polémique, Joyce Carol Oates a prétexté que Twitter, dont elle est une habituée, n’était pas la plateforme idéale pour expliciter sa pensée et qu’elle reconnaissait que « les auteurs non blancs ont toujours été désavantagés, spécialement les femmes ».

En juin, le très populaire romancier américain James Patterson avait lui aussi suscité un tollé en déclarant que les auteurs blancs étaient désormais victimes d’une « autre forme de racisme » et qu’il rencontrait peu d’auteurs « qui sont des hommes blancs de 52 ans ». L’auteur de 75 ans s’est par la suite excusé.

Je parle de faussetés relayées par des écrivains américains. Mais cette impression que l’homme blanc est aujourd’hui discriminé est largement répandue. Un sondage Abacus publié le week-end dernier a révélé que 53 % des Canadiens ayant l’intention de voter pour le Parti conservateur du Canada estiment que les Blancs sont davantage discriminés au pays que les citoyens de minorités visibles (18 % de ceux qui s’identifient au Parti libéral du Canada le croient aussi).

Toutes les études en la matière font pourtant la preuve du contraire. Les faits, malheureusement, ne font pas le poids face au discours réactionnaire, extrêmement populaire, qui façonne actuellement l’opinion publique, ici comme ailleurs. Le discours mensonger de ceux qui craignent que le tapis de leurs privilèges ne se dérobe sous leurs pieds.

On ne naît pas réac, on le devient. Il y en aura toujours pour nier la réalité afin de conserver leurs acquis. Espérons que dans 70 ans, on se désolera autant de leur point de vue que de celui de ces hommes qui ont réduit Marilyn Monroe à un statut d’objet sexuel prêt à être consommé.