Fiston a vu Black Widow au cinéma. Deux fois plutôt qu’une, depuis qu’il a pris l’affiche vendredi dernier. Il attendait le nouvel épisode des studios Marvel impatiemment, depuis deux ans. La sortie du film mettant en vedette Scarlett Johansson a été reportée plusieurs fois en raison de la pandémie.

Publié le 14 juill. 2021

Fiston est un mordu du MCU (l’univers cinématographique de Marvel). Il a vu et revu tous les films de la série mettant en vedette les personnages des Avengers. Il n’a, heureusement, pas été contaminé par la masculinité toxique, le sexisme et la misogynie de la culture fanboy. Ne comptez pas sur lui pour lever le nez sur un personnage féminin fort.

C’est une source de constantes plaisanteries entre lui et sa mère, qui se moque du machisme des films d’action, et de superhéros en particulier. « J’imagine qu’il y a des personnages féminins avec beaucoup d’agentivité ? », lui demande-t-elle. « C’est un film féministe », lui répond-il avec autant d’ironie, du haut de ses 15 ans.

Cette fois-ci, cela dit, il n’a pas tort. La plupart des personnages principaux de Black Widow, les bons comme les méchants, sont féminins. C’est malheureusement l’exception qui confirme la règle.

En 2018, la firme Digital Spy a fait le décompte du temps d’écran des personnages féminins des 19 films de Marvel ayant jusque-là pris l’affiche. Aucun film ne présentait de personnages féminins pendant plus de 40 % de sa durée. Black Panther était le seul du lot à afficher un pourcentage de représentation féminine de plus de 35 %.

La raison est aussi bête que prévisible : de nombreux dirigeants de studios hollywoodiens croient dur comme Iron Man (s’cusez-la) que les films d’action mettant en vedette des femmes ne sont pas des entreprises rentables. Dans le fameux scandale de la fuite de courriels internes chez Sony Pictures, en 2014, on a découvert un échange révélateur en ce sens entre l’ancien président de Marvel, Isaac « Ike » Perlmutter, et un dirigeant de Sony Pictures, Michael Lynton.

Le courriel datant d’août 2014, dont l’objet était « Female movies » (films de femmes), faisait suite à une conversation téléphonique sur le sujet. Le PDG de Marvel, qui a aujourd’hui 78 ans, y évoquait l’insuccès des films d’action « féminins », exemples à l’appui : Elektra, film de Marvel de 2005, avait été une « très mauvaise idée », a-t-il écrit, tout comme les « désastres » de Catwoman en 2004 et de Supergirl… en 1984.

Trois navets, réalisés par des hommes, servant de prétexte à justifier le fait d’abandonner l’idée saugrenue de films de superhéroïnes mettant en vedette des comédiennes dans des rôles-titres, selon Perlmutter. Rappelons, pour la forme, que les femmes comptent pour la moitié de la population, même si les studios américains traitent tout ce qui est féminin au cinéma comme un « produit de niche ».

Combien de mauvais films de superhéros masculins n’ont pas fait leurs frais ? Daredevil et Green Lantern viennent spontanément à l’esprit. Ainsi que Superman IV, avec Christopher Reeve, que j’ai revu récemment avec Fiston, et qui est tellement mauvais qu’il en est presque bon au deuxième degré.

Ike Perlmutter a cessé de chapeauter les studios Marvel en septembre 2015. Depuis, des efforts ont été faits par la tête dirigeante du MCU, Kevin Feige, pour diversifier les artisans de ses films, devant et derrière la caméra. Captain Marvel (2019), coréalisé par Anna Boden, met en vedette un personnage féminin, Carol Danvers, incarné par Brie Larson. Black Widow reste toutefois le seul film de la série, qui en compte 24, réalisé en solo par une femme, Cate Shortland.

Natasha Romanoff, alias Black Widow, est pourtant un personnage récurrent du MCU depuis 10 ans. L’ex-espionne russe incarnée par Scarlett Johansson est apparue dans huit films de l’univers Marvel. Une héroïne sans pouvoirs particuliers, sinon une perspicacité inouïe et un talent exceptionnel pour le combat, qui a insufflé une bonne dose de girl power dans la galaxie de testostérone des Avengers.

À quel point le studio Marvel a-t-il tardé à produire un film avec son personnage féminin le plus influent de la dernière décennie ? Désolé de le divulgâcher à ceux qui n’auraient pas vu Avengers : Endgame, le film le plus populaire de tous les temps, mais le studio a attendu que la Veuve noire soit morte… C’est dire que Black Widow, dont l’action se déroule dans un passé récent, arrive bien tard, pour toutes sortes de raisons qui n’ont pas toutes à voir avec la COVID-19.

La douce revanche de ce film coscénarisé par Jacqueline Schaeffer, qui met en vedette aux côtés de Scarlett Johansson d’autres personnages féminins redoutables incarnés par Rachel Weisz et Florence Pugh (nouvelle star de l’univers Marvel), tient au fait qu’il a battu tous les records du box-office depuis le début de la pandémie. Black Widow a engrangé 80 millions de dollars américains aux guichets nord-américains à son premier week-end en salle, alors qu’il était aussi offert sur la plateforme Disney+ (où il a accumulé 60 millions US).

C’est une bonne nouvelle pour les « films de femmes ». D’autant que deux des prochains films les plus attendus du MCU ont été réalisés par des femmes : Eternals, par la cinéaste oscarisée de Nomadland, Chloé Zhao, et The Marvels, par Nia DaCosta. La très originale série Loki, qui se conclut ce mercredi, a quant à elle été réalisée par Kate Herron. Ike Perlmutter peut mettre ça dans sa pipe.