« Si ça tombe dans l’oubli, c’est clair qu’on ouvre une brèche et une porte pour que ça se reproduise », dit Maryam Bessiri au début du documentaire Attentat à la mosquée de Québec : un devoir de mémoire. Le film de Catherine Leblanc, présenté ce samedi dans le cadre de Doc Humanité, ravive le souvenir de la tragédie, mais pose surtout un regard sur le contexte qui l’a rendue possible et ses suites.

Publié le 29 janvier
Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Il y a cinq ans, le 29 janvier 2017, un acte terroriste islamophobe a été commis au Centre culturel islamique de Québec. Le tireur a fait six morts et plusieurs blessés graves. Un choc pour la Vieille Capitale, pour sa communauté musulmane et pour son maire, Régis Labeaume.

Catherine Leblanc rappelle bien sûr cette triste soirée dans son documentaire, mais elle ne s’y attarde pas. Pas plus qu’elle ne s’étend sur les motivations du tireur, qu’elle ne nomme jamais (« ce n’est pas de lui qu’il faut se rappeler, mais des victimes », dit-elle), ni sur son état psychologique. Ce qu’elle creuse dans Attentat à la mosquée, c’est le contexte, avant et après la tragédie. « On s’est demandé pourquoi c’est arrivé ? Pourquoi c’est arrivé à Québec ? explique la réalisatrice. L’idée était d’amener des pistes de réflexion. »

Son film s’intéresse notamment à un comité citoyen qui s’est donné comme mission d’agir pour bâtir des ponts et faire en sorte que la tragédie ne tombe pas dans l’oubli.

Je trouvais leur parole très importante parce que c’est par les citoyens que ça passe. Les changements viennent parce que des citoyens décident de prendre les choses en main.

Catherine Leblanc, réalisatrice

À ces voix citoyennes, Catherine Leblanc ajoute celles d’experts dont les analyses jettent un éclairage sur le contexte qui a pu mener à l’attentat de Québec. Depuis le 11 septembre 2001, c’est le terrorisme islamiste qui a mobilisé les ressources des autorités, rappelle David Morin, spécialiste de la radicalisation et de l’extrémisme violent à l’Université de Sherbrooke. « Dans l’ombre du djihadisme, souligne-t-il, a grandi l’extrême droite. »

Aux États-Unis, depuis 2002, l’extrême droite et les mouvements antigouvernementaux « ont tué plus de monde que les groupes djihadistes », affirme l’universitaire. Et le Québec n’échappe pas à cette montée de l’extrême droite, qui s’est manifestée de manière très visible au cours des dernières années – notamment à Québec. « On a toujours plus de difficulté à reconnaître que celui qui nous ressemble peut aussi nous menacer », relève David Morin.

De Québec à la Nouvelle-Zélande

Catherine Leblanc fait aussi un saut à l’autre bout du monde, à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, où un attentat islamophobe a fait 51 morts et presque autant de blessés en mars 2019. Il existe un lien entre les deux tueries : le nom du tireur de Québec était écrit sur l’arme utilisée à Christchurch. Ce qui intéressait la documentariste, cependant, c’est la réaction de la société néo-zélandaise.


PHOTO LLAMAR YON, FOURNIE PAR ICI TÉLÉ

La réalisatrice Catherine Leblanc

Le pays insulaire d’Océanie a été « beaucoup plus proactif que le Canada », juge Catherine Leblanc. Moins d’un mois après l’attentat, une loi était votée pour interdire les armes d’assaut.

Sur le terrain, la solidarité était très présente aussi. On a l’impression que ç’a été un évènement qu’ils ont pris à bras-le-corps. Ici, on a plus l’impression que ça a divisé les gens.

Catherine Leblanc, réalisatrice

Attentat à la mosquée : un devoir de mémoire ne s’achève pas sur une conclusion positive. « J’aurais aimé pouvoir montrer à quel point ça avait changé, avoue-t-elle, mais force est de constater que, cinq ans plus tard, les choses n’ont pas beaucoup changé. » Ni sur les réseaux sociaux, où les idées extrémistes continuent de pulluler, ni en ce qui a trait au contrôle des armes à feu, un débat qui dure depuis le féminicide de Polytechnique, il y a 32 ans.

« Il faut avoir le courage de se regarder et de se poser des questions comme société », croit la réalisatrice, ajoutant que ce n’est pas parce qu’on reconnaît qu’il y a du racisme au Québec que ça signifie que la société québécoise est raciste. « Et ce n’est pas parce qu’on dit qu’il y a de l’islamophobie au Québec que tout le monde est islamophobe. »

Tout n’est pas sans espoir pour autant. Catherine Leblanc a gardé dans son film un extrait d’une allocution de l’ancien maire de Québec, Régis Labeaume, qui dit en somme que c’est avec la solidarité et l’amour qu’on peut traverser une telle tragédie collective. « Je pense que c’était un beau message d’espoir, dit-elle. Ce n’est pas parce que c’est arrivé qu’on ne peut pas en ressortir grandi. »

Samedi, 22 h 30, à Doc Humanité sur Ici Télé.