Nothing Compares, documentaire sur Sinéad O’Connor présenté en première à Sundance, arrive au moment où la chanteuse vit une tragédie : son plus jeune fils s’est donné la mort, et elle-même vient d’être hospitalisée après avoir tenu des propos suicidaires. Sans s’attarder sur les drames vécus par l’artiste irlandaise, le film tente de faire le portrait d’une femme qui a toujours pris position et dérangé. Décryptage en six temps.

Publié le 22 janvier
Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

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Sinéad O’Connor sur scène en 1988 au Olympic Ballroom, à Dublin

Vers le succès

Nothing Compares se concentre sur l’époque où Sinéad O’Connor a connu la gloire avec ses albums The Lion and the Cobra (1987) et I Do Not Want What I Haven’t Got (1990). La réalisatrice Kathryn Ferguson n’y montre jamais les visages des gens qui racontent aujourd’hui l’histoire de la chanteuse. On n’y voit Sinéad qu’à travers des extraits d’entrevues ou de concerts vieux d’environ 30 ans, auxquels sont juxtaposées des séquences d’archives illustrant le contexte dans lequel elle a grandi et connu du succès.

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Sinéad O’Connor en 1988

Jeune fille meurtrie

« Ma mère était une bête », résume Sinéad, dans le film. Son enfance a été marquée par la violence de cette mère qui l’a maltraitée et parfois forcée à dormir dehors alors qu’elle était toute jeune. Elle a subi d’autres mauvais traitements à l’adolescence, quand elle a été placée dans l’un des couvents irlandais destinés à la rééducation – souvent à l’enfermement – des jeunes filles « perdues », aujourd’hui reconnus comme des lieux d’agressions. Kathryn Ferguson ne s’attarde pas beaucoup à cet épisode. Sinéad a toutefois confié au magazine Spin en 2020 que ces moments constituaient les plus effrayants de sa vie.

Il n’y avait pas de thérapie quand j’ai grandi. La raison pour laquelle j’ai voulu faire de la musique, c’est pour la thérapie. C’est pour ça que ç’a été un tel choc de devenir une pop star, ce n’est pas ce que je voulais. Je voulais juste crier.

Sinéad O’Connor, dans le documentaire Nothing Compares

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Première version de la pochette de The Lion and the Cobra, de Sinéad O’Connor

Premier doigt d’honneur

Sinéad attire l’attention de la maison de disques Ensign Records en jouant au sein d’un groupe dublinois. Ses débuts professionnels sont marqués par une collaboration que le documentaire ne mentionne pas : Heroine, chanson coécrite en 1986 pour un film avec The Edge (U2). Elle est déjà enceinte lorsqu’elle achève son premier album. Sa maison de disques la pousse à se faire avorter, raconte John Reynolds, père de l’enfant. Sinéad refuse. Elle s’oppose aussi à l’image de chanteuse pop cute qu’on veut lui imposer. Deux décennies avant Britney Spears, elle se rase les cheveux.

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I Do Not Want What I Haven’t Got, de Sinéad O’Connor

Icône pop internationale

Nothing Compares 2 U, chanson écrite par Prince, a fait de Sinéad O’Connor une star planétaire au tournant des années 1990. Son crâne rasé, ses traits doux, son chant qui passe du cri au murmure en font une artiste unique, dotée d’une image à part. Sinéad ne comprend pas, à l’époque, qu’on s’intéresse à ses chansons. Elle gagne néanmoins en confiance et refuse de plus en plus le compromis. Le film montre que ce n’est pas une imposture : Sinéad est sincère, jusque dans la provocation.

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Sinéad O’Connor déchire une photo du pape à Saturday Night Live.

Points de rupture

Sa descente s’amorce lorsqu’elle refuse que l’hymne national américain soit diffusé avant l’un de ses concerts au New Jersey. Bush père vient alors de lancer une opération militaire en Irak. Le geste de Sinéad est perçu comme un affront au patriotisme américain. Elle se retire aussi des prix Grammy pour se distancier d’une industrie qui choisit selon elle l’argent avant les principes. On retient aussi ce moment où elle déchire une photo du pape à Saturday Night Live, mais en oubliant le contexte, que rappelle le documentaire : les scandales d’agressions sexuelles commises et camouflées par l’Église commencent à sortir. Sinéad affiche ses convictions, mais devient une cible. Sa carrière ne s’en remettra jamais.

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Kathryn Ferguson, réalisatrice du documentaire Nothing Compares, consacré à Sinéad O’Connor

Histoire incomplète

L’aspect le plus intéressant du film de Kathryn Ferguson est la manière dont il décortique la révolte de Sinéad à cette période de sa vie. Elle s’identifie à son pays, qu’elle perçoit comme un enfant agressé, en particulier par l’Église, mais aussi comme un lieu d’enfermement pour les femmes. Le documentaire montre aussi la cohérence de l’artiste et des gestes qu’elle fait dans ses combats contre le racisme et l’Église catholique, ou pour les droits des femmes. Elle s’engage notamment pour le libre choix dans le débat sur l’avortement en Irlande. Sinéad estime qu’elle dérange parce qu’elle est une femme. Sa parole est nette, éloquente, et loin de la caricature qui en sera faite par la suite.

Nothing Compares a en revanche un gros défaut : il s’arrête vers 1993. Sinéad n’a toutefois pas cessé de faire de la musique ni d’être une figure publique depuis 30 ans. Sa trajectoire soulève encore quantité de questions : pourquoi a-t-elle été ordonnée prêtre dans une branche marginale du catholicisme après avoir tant combattu cette religion ? Pourquoi s’est-elle ensuite convertie à l’islam ? Comment adhère-t-elle à ces institutions après avoir tant dénoncé le patriarcat ? Quel vide ou quelles convictions motivent ces choix ? Kathryn Ferguson n’offre aucune réponse. Elle fait beaucoup pour réhabiliter l’artiste irlandaise, cherche à en faire une précurseure, mais reste trop souvent en surface pour étayer son propos et donne l’impression d’abandonner son sujet en cours de route. Il manque une bonne demi-heure à son film pour attacher tous les fils et mesurer l’influence artistique et sociale de Sinéad O’Connor.

Nothing Compares, documentaire de Kathryn Ferguson, 1 h 33, est présenté au festival Sundance et accessible en ligne jusqu’à lundi, 10 h.