La fermeture des cinémas pour une période indéterminée dès lundi a plongé l’industrie dans l’incertitude. Des propriétaires de salles aux distributeurs de films en passant par les producteurs, les acteurs du milieu doivent encaisser un nouveau coup dur.

Publié le 20 déc. 2021
Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse
André Duchesne
André Duchesne La Presse

La nouvelle de la fermeture immédiate des salles de cinéma est « comme un coup de massue en plein milieu du front » pour Mario Fortin, président-directeur général du Cinéma Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée.

« Avec quelques heures d’avis », c’est le record, soulève-t-il, sans cacher une grande frustration.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Mario Fortin, président-directeur général du Cinéma Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée

On a toujours été bon client, on s’est toujours pliés à toutes les demandes, on a fermé quand il fallait et dépensé des milliers de dollars pour [instaurer les mesures sanitaires]… Au moment où on se parle, on est découragés.

Mario Fortin, PDG du Cinéma Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée

Lundi après-midi, on effectuait « une job de pompier » pour « éteindre des feux du mieux possible ». Il fallait contacter et rembourser tous ceux qui avaient des billets pour les séances d’après 17 h, prévoir la fermeture des établissements, « voir ce qu’on allait faire avec [les] employés ».

Le choc est d’autant plus brutal que la nouvelle arrive durant la période des Fêtes, la plus lucrative de l’année. L’an dernier déjà, à pareille date, les cinémas n’avaient pas pu accueillir de clients.

Chez les producteurs et distributeurs de films québécois, la décision de fermer les salles a été qualifiée de « coup très dur », même si les intervenants du milieu ont insisté sur le fait qu’il ne fallait pas « baisser les bras ».

Au revoir le bonheur plombé

Christian Larouche, qui est à la fois producteur et distributeur, est d’autant plus préoccupé par la situation que son long métrage Au revoir le bonheur venait d’être lancé en salle le week-end dernier après une campagne de promotion intense à travers tout le Québec.

Ça va être une catastrophe. Toute l’industrie reçoit un coup de batte de baseball. Et on ne l’a pas vu venir.

Christian Larouche, producteur et distributeur

En ce premier week-end en salle, le film de Ken Scott a enregistré des recettes de 120 000 $ au box-office, ce qui le plaçait en deuxième place derrière Spider-Man, à 2 millions. « Les jeunes sont allés au cinéma, mais je pense que les 40 ans et plus ont voulu protéger leurs familles et sont restés chez eux », a précisé M. Larouche, dont le film était projeté sur 78 écrans.

Il n’est pas question pour lui d’offrir le long métrage en ligne. « On va attendre la réouverture des salles et le relancer », a-t-il dit.

« Le momentum reprenait »

Chez Films Séville, le président Patrick Roy a rappelé qu’il avait toujours deux films en salle, L’arracheuse de temps, de Francis Leclerc, et Clifford le gros chien rouge. « On essayait de maintenir le maximum de copies disponibles avec l’arrivée des Fêtes, analyse-t-il. Nous sentions être capables de faire un bon box-office durant cette période et tout ça s’écroule aujourd’hui. »

Le distributeur doit maintenant se tourner vers son prochain long métrage, The 355, thriller au féminin, dont la sortie est prévue le 7 janvier. « Nous avons annulé notre campagne publicitaire au Québec pour ce film et nous attendons de voir ce que fera le Canada anglais, où les salles sont encore ouvertes à 50 % », dit-il.

Producteur de L’arracheuse de temps, Antonello Cozzolino (Attraction Images) déplore aussi la situation. « Avec d’excellents films québécois, le momentum reprenait et là, on revient à la case départ, constate-t-il. Ça teste le moral et la conviction des producteurs et des exploitants de salles. Il faut que les gouvernements gardent le cap au niveau de la production. L’industrie doit passer à travers cette tempête. »

« Une chose est sûre, on encaisse un dur coup, dit Éric Bouchard, coprésident de l’Association des propriétaires de cinéma du Québec. On espère que ce sera pour une courte durée, parce que les cinémas sont des lieux sûrs. »

« Mesure injustifiée »

Deux autres distributeurs, Louis Dussault de K-Films Amérique et Benjamin Hogue des Films du 3 mars, remettent de leur côté en question la stratégie de Québec de fermer les cinémas.

« C’est une mesure injustifiée, dit M. Dussault, dont le prochain film, C’est la vie, arrivait en salle vendredi. D’autant plus, et tout le monde le sait, qu’avec la jauge cinéma [capacité à 50 %], il n’y avait aucun risque de contagion. Il n’y en a d’ailleurs jamais eu depuis le début de la pandémie. Je suis furieux. C’est irresponsable. »

« Je ne comprends juste pas l’incohérence des cinémas qui ferment et des restaurants qui demeurent ouverts », dit de son côté M. Hogue, dont le prochain film, le documentaire Perdre Mario, de Carl Leblanc, doit sortir le 14 janvier. « Ça ne prend pas un expert en santé publique pour savoir que les risques de contagion sont beaucoup plus élevés dans un resto où les gens boivent du vin sans masque que dans une salle de cinéma avec distanciation. »

Si la fermeture des cinémas se prolonge, M. Hogue est bien embêté, car le film Perdre Mario possède une licence de diffusion à la télé quelques semaines après sa sortie en salle. « Si je ne peux pas le reporter, je ne sais pas ce que je vais faire. »

« Le néant total »

Même son de cloche du côté de Vincent Guzzo, qui a observé une hausse de 8 % de ses recettes le week-end dernier (par rapport à 2019). « Je suis totalement surpris et estomaqué », nous a dit le propriétaire des cinémas Guzzo, qui lui non plus ne s’explique pas que les restaurants puissent rester ouverts, mais pas les salles de cinéma.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Vincent Guzzo, propriétaire des cinémas Guzzo

La hausse [d’achalandage] montre que les gens étaient prêts à un retour à la vie normale. Le yoyo, ça ne marche pas. Les supposées subventions, ça ne marche pas non plus.

Vincent Guzzo, propriétaire des cinémas Guzzo

Vincent Guzzo considère en effet que l’aide financière gouvernementale ne suffit pas à pallier les pertes qu’il subit en fermant de nouveau les portes des cinémas qui portent son nom. « Pour la première fois, c’est le néant total et je n’ai aucune idée de ce qu’on va faire. »

Mario Fortin s’en fait beaucoup pour sa cinquantaine d’employés et les milliers d’autres dans la province, « qui vont se retrouver au chômage pendant le temps des Fêtes et on ne sait pas pour combien de temps ». Le soutien financier permet de ne pas crouler sous les dépenses fixes, mais « ça ne dédommagera pas les employés ni les créateurs de films », dit-il. « Ça ne dédommagera pas non plus les gens qui ont besoin de se changer les idées, de voir des films pour respirer un peu et retrouver un semblant de normalité. »

Malgré la déception et l’incompréhension, Éric Bouchard demeure positif. « La ministre de la Culture a dit qu’il [le gouvernement] serait là pour nous et jusqu’à maintenant, ç’a été le cas, a confié M. Bouchard, qui est également propriétaire du cinéma Saint-Eustache. Rien ne nous permet de croire qu’il ne sera pas encore présent. »