(Los Angeles) L’actrice Scarlett Johansson vient de susciter une commotion à Hollywood en portant plainte contre Disney pour rupture de contrat. Elle allègue que la parution simultanée du film Black Widow en salle et sur la plateforme Disney+ ne respecte pas l’entente qui lui promettait une sortie exclusive au cinéma. Or, c’est loin d’être la première fois que cette façon de lancer un film, adoptée par plusieurs studios depuis le début de la pandémie, entraîne des mésententes. Analyse en quatre temps.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

Rupture de contrat et perte de salaire

Black Widow, le plus récent film de Marvel, mettant en vedette Scarlett Johansson, est arrivé en salle et sur Disney+ le 9 juillet. Trois semaines plus tard, le Washington Post révèle que l’actrice américaine a intenté une poursuite mardi dernier contre Disney pour avoir lancé la mégaproduction en ligne le même jour que celui de sa sortie au cinéma.

Elle indique, dans sa plainte, que son contrat avec Marvel Entertainment, branche de Disney, lui assurait un lancement exclusivement en salle. Plus encore, son salaire dépendait en grande partie des recettes aux guichets des cinémas. Alors que la présence du film sur Disney+ vient retrancher les bénéfices de la vente de billets, la plainte allègue que « Disney a intentionnellement induit la rupture de contrat avec Marvel, sans justification, afin d’empêcher Mme Johansson de tirer pleinement parti de son marché avec Marvel ».

Selon Gene Del Vecchio, professeur adjoint de marketing à l’Université de Californie du Sud et expert de l’industrie du divertissement, ce litige illustre la transformation que traverse le monde du cinéma. « Son contrat, signé il y a des années, n’est pas à jour avec le nouveau modèle d’affaires », fait-il observer, déplorant que l’actrice et le studio ne se soient pas entendus à l’amiable afin que Johansson soit rémunérée convenablement.

« [Ce contrat] avait du sens, ajoute-t-il, parce que tout indiquait que le film sortirait au cinéma seulement, mais on est maintenant dans une drôle de transition. » L’industrie compte plus que jamais sur la diffusion en continu, et ce n’est pas sur le point de changer, d’après M. Del Vecchio.

La pointe de l’iceberg

Ce nouveau rebondissement n’est que le plus récent esclandre concernant les sorties de films sur les plateformes de diffusion en ligne. En décembre 2020, Denis Villeneuve avait fait paraître sur le site de Variety une lettre ouverte virulente pour s’insurger contre la décision des studios Warner Bros. de lancer son tant attendu long métrage Dune sur HBO Max en même temps qu’en salle.

« Il n’y a absolument aucun amour pour le cinéma ni pour le public ici », avait-il écrit. Les dernières nouvelles veulent que la sortie simultanée soit maintenue malgré tout. Si Gene Del Vecchio « compatit » avec les créateurs, il soutient qu’au bout du compte, la décision revient au consommateur. On lui donne le choix d’aller voir un film en salle ou de le voir à la maison, dit-il. Reste qu’en offrant le film en salle seulement, comme le réalisateur souhaite qu’il soit vu, l’expérience correspond alors mieux à la vision artistique du cinéaste.

Mais pour Warner Bros., ces préoccupations ne semblent pas prioritaires. L’entreprise compte user de la même stratégie pour tous ses films prévus pour 2021. Le réalisateur Christopher Nolan avait dénoncé, dans The Hollywood Reporter, une décision n’ayant « aucun sens économiquement parlant ». Alors que la COVID-19 a déjà coûté très cher à l’industrie du cinéma, Nolan et de nombreux autres ne voient pas de quelle manière cette façon de faire pourrait lui être bénéfique. Pour les entreprises, peut-être, mais pour ceux qui créent ces films, beaucoup moins.

On ne reviendra jamais à 2019, quand les films sortaient par centaines au cinéma, puis qu’il fallait attendre pour les voir chez soi. C’est fini, ce temps-là. Plus jamais !

Gene Del Vecchio, professeur adjoint de marketing à l’Université de Californie du Sud et expert de l’industrie du divertissement

La pandémie, dit Gene Del Vecchio, a accéléré un phénomène déjà en marche. « Les gens allaient déjà plus vers la diffusion en continu et moins vers le cinéma. Disney+ est arrivée en 2019, avant que quiconque ait entendu parler de la COVID-19. Les studios voulaient déjà avoir leur plateforme », souligne l’expert.

Scarlett et le pouvoir entre ses mains

La poursuite déposée cette semaine par Scarlett Johansson pourrait changer bien des choses. Ne serait-ce qu’en mettant en lumière le fait que les artistes doivent maintenant tenir compte du « facteur streaming ». « Les nouveaux contrats doivent mieux rémunérer les acteurs, non seulement par rapport aux résultats au cinéma, mais aussi par rapport au potentiel perdu avec la diffusion en continu, pour lequel ils devraient être compensés », analyse Gene Del Vecchio.

Lorsque Johansson a voulu modifier son entente, en apprenant quelle serait la stratégie de sortie du film qu’elle porte sur ses épaules, Disney et Marvel n’ont pas coopéré, selon la plainte. « Ce n’est un secret pour personne que Disney sort des films comme Black Widow directement sur Disney+ pour attirer plus d’abonnés et ainsi faire grimper le cours de l’action de l’entreprise – et invoque la COVID-19 comme prétexte », a déclaré l’avocat de Scarlett Johansson, John Berlinski, dans un communiqué à l’Agence France-Presse. « Ce n’est sûrement pas la dernière fois que des talents d’Hollywood tiennent tête à Disney et indiquent clairement que, quoi que l’entreprise puisse prétendre, elle a l’obligation légale d’honorer ses contrats. »

Disney riposte

« Cette poursuite n’a aucun fondement. La plainte est particulièrement triste et affligeante par son mépris insensible pour les effets mondiaux horribles et prolongés de la pandémie de COVID-19 », a déclaré Disney dans un communiqué, en réponse à l’attaque de Scarlett Johansson. L’entreprise de divertissement dit avoir respecté le contrat de l’actrice et divulgue même la somme qu’elle aurait reçue pour son travail, soit 20 millions de dollars.

La sortie de Black Widow sur Disney+, avec Premier Access, a considérablement amélioré sa possibilité de gagner une rémunération supplémentaire.

Extrait du communiqué de Disney

Après de bons résultats en salle à sa première journée (160 millions dans le monde), Black Widow a connu une chute de revenus plus importante que la plupart des films de Marvel. Une performance « anormale », selon l’Association nationale des propriétaires de cinémas, citée par le Washington Post.

La franchise Marvel, toujours en expansion, est adorée par des millions de spectateurs. Elle est aussi extrêmement lucrative. Mais certaines personnes chez Disney craignent qu’elle soit ternie par ces sorties sur petit écran. Une crainte qui s’applique à l’industrie dans son entièreté et que partagent visiblement de nombreux artisans du monde du cinéma. « C’est la période de transition », réitère Gene Del Vecchio. Entre-temps, les cinémas continueront d’en baver, prédit le professeur, et cette fameuse transition « va faire mal » sur bien des plans. Cependant, les choses finiront par se stabiliser, et l’industrie en sortira changée, croit-il.