Au départ de l’affaire, il y a un critique du magazine spécialisé Variety qui, il y a un an, a remis en question le choix de la comédienne Carey Mulligan pour incarner le rôle d’une vamp justicière qui attire dans ses filets de potentiels agresseurs en leur faisant croire qu’elle est en état d’ébriété, tard dans les bars.

Publié le 10 févr. 2021
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Promising Young Woman, offert en vidéo sur demande depuis le 15 janvier, a valu la semaine dernière à Carey Mulligan d’être citée dans la catégorie de la meilleure actrice dans un drame à la prochaine cérémonie des Golden Globes, le 28 février. Le film est lui-même finaliste dans quatre catégories, dont celle du meilleur film dramatique.

Dans sa critique publiée en janvier 2020 au Festival de Sundance, Dennis Harvey s’interroge non seulement sur le choix de Cary Mulligan comme actrice principale du premier long métrage d’Emerald Fennel, elle-même comédienne (elle interprète le rôle de Camilla Parker-Bowles dans la cinquième saison de The Crown). Il semble aussi se demander si Carey Mulligan est assez séduisante pour incarner de manière crédible cette justicière du consentement. Et laisse entendre qu’une autre comédienne, Margot Robbie, l’une des coproductrices du film, aurait fait une femme fatale plus convaincante.

C’est une chose de se prononcer sur l’à-propos du choix d’une actrice dans la distribution d’un film. C’en est une autre de comparer le sex-appeal de deux actrices, les mettant volontairement en compétition l’une contre l’autre pour leur capacité à susciter le désir masculin. On y revient inlassablement…

Carey Mulligan est revenue sur cette critique de Variety, en décembre, dans une longue entrevue au New York Times, au moment de la sortie du film aux États-Unis. « J’ai senti que la critique disait, essentiellement, que je n’étais pas assez chaude [hot] [pour être crédible dans le rôle] », s’est indignée l’actrice anglaise de 35 ans, que l’on a vue notamment dans Shame de Steve McQueen et An Education de Lone Scherfig.

PHOTO FOURNIE PAR FOCUS FEATURES, ASSOCIATED PRESS

Carey Mulligan dans une scène du film Promising Young Woman

Variety a aussitôt réagi en ajoutant une note de l’éditeur au début de la critique de Promising Young Woman sur son site web, sans pour autant enlever la phrase pour le moins maladroite de Dennis Harvey. « Variety s’excuse sincèrement auprès de Carey Mulligan et regrette le langage insensible et les insinuations de sa critique de Promising Young Woman, qui minimisaient son audacieuse performance. »

Mardi, la National Society of Film Critics (NSFC) a publié un communiqué dans lequel elle dénonce le traitement réservé par Variety à son journaliste. L’association de critiques américaine appelle la publication à retirer sa mise au point. « Il y a bien des façons dont Variety aurait pu prendre acte des critiques de Carey Mulligan et y répondre, plutôt que de simplement capituler et saper par le fait même le travail de son critique. »

La NSFC estime que s’il y avait des modifications à apporter au texte de Dennis Harvey, c’était en amont de la publication qu’elles auraient dû être faites. Selon l’association, en se désolidarisant de son journaliste pigiste, Variety a pris le parti des gens qui ont du pouvoir à Hollywood, les acteurs notamment, au détriment de son critique.

Je comprends le point de vue de mes collègues américains. Un tel manque de solidarité d’une publication envers l’un de ses journalistes est inquiétant. Comme le remarque la NSFC, ce n’est pas à un éditeur de juger si une performance d’actrice est « audacieuse » et de l’écrire dans l’en-tête de la critique de son journaliste (la critique de Dennis Harvey était du reste très favorable). Une maladresse n’en excuse pas une autre.

Le contexte, ici, est important. Il y a de moins en moins de critiques de cinéma dans les médias américains. Le critique est une espèce en voie de disparition, au statut précaire, dans des industries – le journalisme écrit et le cinéma – elles-mêmes fragilisées par le contexte économique actuel.

Or, le critique devrait être libre. Il devrait pouvoir critiquer une œuvre selon son propre jugement, sa propre grille d’analyse, ses propres champs d’intérêt et son propre bagage culturel. Selon qu’il soit un homme ou une femme, transgenre ou non binaire, blanc ou noir, asiatique ou nord-américain, athée ou croyant, hétéro ou homosexuel, etc. Ce qu’il est, d’où il vient, la position de laquelle il s’exprime sont indissociables du jugement qu’il porte sur une œuvre.

Aux États-Unis, le regard critique sur les œuvres cinématographiques est surtout masculin. Selon le Center for the Study of Women in Television and Film de l’Université de San Diego, le métier de critique de cinéma était exercé en 2018 par deux fois plus d’hommes (68 %) que de femmes (32 %).

Le critique peut bien sûr critiquer le choix d’un acteur ou d’une actrice pour un rôle. Il peut même se demander s’il a ou si elle a le physique de l’emploi. Il a, en revanche, le devoir d’aborder cette question délicate avec tact. Il y a des manières plus élégantes que d’autres de traiter du sujet.

« Mulligan, une bonne actrice, semble un peu un choix bizarre pour le rôle de cette apparente femme fatale aux multiples facettes, écrit Dennis Harvey dans sa critique. Margot Robbie est l’une des productrices du film, et l’on peut (peut-être trop facilement) imaginer que le rôle lui a d’abord été destiné. »

Alors que dans son communiqué, la NSFC cite volontiers la première phrase, elle omet commodément la seconde, pourtant essentielle à la compréhension de ce qui est reproché au journaliste de San Francisco. C’est-à-dire d’avoir franchi la frontière entre la critique de cinéma et le commentaire sexiste.

« Je n’ai pas dit ni voulu laisser entendre que Mulligan n’est ‟pas assez chaude” pour le rôle, a déclaré Dennis Harvey au quotidien The Guardian. Je suis un homme gai de 60 ans. Je ne m’attarde pas au degré comparatif de hotness des jeunes actrices, et je n’écris certainement pas là-dessus. »

C’est pourtant très précisément ce qu’il a fait. Être gai n’empêche pas de faire un commentaire sexiste. Je le disais plus tôt, le contexte, ici, est important. Dennis Harvey l’écrit en toutes lettres, dès le début de sa critique : Promising Young Woman a été réalisé dans le contexte particulier du mouvement #metoo. C’est un film qui aborde de manière frontale la question du consentement et des stéréotypes sexuels. Quelque part entre le premier et le dernier paragraphe, il semble l’avoir oublié.