« Je rêvais d’un fils unique et j’ai eu deux imbéciles », dit le personnage d’écrivain à succès de Jean-Pierre Bacri à son psy dans Kennedy et moi, de Sam Karmann. Avant d’ajouter que de voir ses enfants grandir le « met mal à l’aise » : « C’est comme porter un pull de laine à même la peau. »

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’auteur et acteur français, connu pour ses rôles de râleur attachant, s’est éteint lundi. Il a succombé à un cancer, à l’âge de 69 ans.

Misanthrope attendrissant, bougon désabusé, ronchon mélancolique, c’était l’antihéros que l’on aimait retrouver dans ses différentes incarnations. Variations sur un même thème, qu’il aimait exploiter pour lui-même dans ses scénarios : maussade ou dépressif, bourru ou de mauvaise foi, à la fois antipathique et sympathique. On ne l’aurait pas vu jouer les candides guillerets…

PHOTO YOHAN BONNET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Jean-Pierre Bacri, photographié à l’été 2017 durant la présentation du film Le sens de la fête au festival du film d’Angoulême

« On dit souvent que je fais la gueule », avait-il confié au quotidien Le Monde il y a 10 ans. « Mais oui ! Bien sûr que je fais la gueule ! Et je vais continuer à la faire ! Quand je n’ai rien à dire et aucune raison de sourire, je fais la gueule. Je fais ma gueule. C’est-à-dire, j’ai cette tête. »

Né à en Algérie en 1951, puis initié au septième art par un père facteur qui était placier dans une salle de cinéma, Bacri a passé son adolescence à Cannes, où il a entrepris des études de lettres avant de migrer vers Paris.

Davantage que le fait de jouer la comédie, c’est la dramaturgie qui l’intéressait. Il a écrit sa première pièce à la fin des années 1970, puis a commencé à décrocher des rôles au théâtre et à la télévision. Il est devenu acteur « par hasard », aimait-il dire. Et quel acteur ! En 1984, il est finaliste pour la première fois au César du meilleur acteur dans un second rôle pour son personnage de policier taciturne dans Subway, de Luc Besson.

C’est aux côtés de son inséparable complice Agnès Jaoui que Jean-Pierre Bacri donne sa pleine mesure. Ils se rencontrent en 1987 en jouant Harold Pinter au théâtre. Agnès Jaoui a 22 ans, Jean-Pierre Bacri en a 35. Ils formeront un couple pendant 25 ans et continueront de travailler ensemble même après leur séparation, en 2012.

À quatre mains, ils écrivent des pièces et des films dans lesquels ils ont envie de jouer. Avec Cuisine et dépendances, pièce qui vaut au duo le prix Molière du meilleur auteur en 1992 et qui sera adaptée au cinéma l’année suivante par Philippe Muyl, commence une période très faste.

  • Jean-Pierre Bacri et sa complice de jeu Agnès Jaoui, lors du tournage du film Un jour mes princes viendront

    PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

    Jean-Pierre Bacri et sa complice de jeu Agnès Jaoui, lors du tournage du film Un jour mes princes viendront

  • Jean-Pierre Bacri dans Cherchez Hortense, de Pascal Bonitzer

    PHOTO FOURNIE PAR FILMS SÉVILLE

    Jean-Pierre Bacri dans Cherchez Hortense, de Pascal Bonitzer

  • Les complices Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, dans Au bout du conte

    PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

    Les complices Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, dans Au bout du conte

  • Jean-Pierre Bacri et Jamel Debbouze dans Parlez-moi de la pluie, d’Agnès Jaoui

    PHOTO FOURNIE PAR FILMS SÉVILLE

    Jean-Pierre Bacri et Jamel Debbouze dans Parlez-moi de la pluie, d’Agnès Jaoui

  • Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, récompensés pour le scénario du film Comme une image au festival de Cannes, en 2004

    PHOTO PASCAL GUYOT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, récompensés pour le scénario du film Comme une image au festival de Cannes, en 2004

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Le couple remporte quatre Césars du meilleur scénario pour Smoking/No Smoking (1993) et On connaît la chanson (1997), d’Alain Resnais, Un air de famille, de Cédric Klapisch (1996), tiré de sa pièce, puis pour Le goût des autres, premier long métrage d’Agnès Jaoui (2000). Jean-Pierre Bacri obtient aussi le César du meilleur acteur dans un second rôle pour la brillante comédie musicale On connaît la chanson.

« Voilà quelqu’un qui exprimait ce que je ressentais sans même me l’être formulé ; qui avait des réflexions qui me percutaient, me soulageaient, témoignaient de valeurs communes, d’un rapport au bien et au mal que je partageais, avec une conviction qui m’émerveillait, car elle était si singulière ! », disait de Jean-Pierre Bacri son ex-compagne, dans un portrait du Monde publié la veille de sa mort.

S’il y a un rôle qui, à mon sens, résume ce qu’était Jean-Pierre Bacri, le scénariste et l’acteur, c’est celui du patron du café grincheux, intransigeant mais fragile, dans l’inoubliable Un air de famille. La profonde humanité derrière la façade de marbre, l’émotion dissimulée derrière l’humour caustique. Les réflexions douces-amères qui ont fait la singularité — pour emprunter le terme à Agnès Jaoui — de l’œuvre qu’elle a construite en tandem avec Jean-Pierre Bacri.

À deux, ils avaient un talent inouï pour observer et caricaturer la société française à travers les manies et lubies du Français moyen.

Avec un regard plein d’acuité et de finesse sur les petits travers de tout un chacun, doublé d’un sens du dialogue exceptionnel, ils parvenaient à exploiter des situations cocasses pour en tirer des scènes d’anthologie tragicomiques. À l’image du personnage de Catherine Frot qui déballe un cadeau d’anniversaire et s’effondre en pleurs en croyant que le bijou que lui offre son mari est un collier pour chien dans Un air de famille.

Le couple Jaoui-Bacri n’avait pas son égal pour puiser dans les aspérités et les zones d’ombre, les espoirs et les désespoirs de ses personnages, plus névrosés les uns que les autres, des portraits psychologiques riches, engageants, remplis d’humanisme. Canevas brillamment brossés, truffés de répliques savoureuses et spirituelles. Chassés-croisés d’âmes en peine guidées par les auteurs, selon l’œuvre, vers le drame ou la franche comédie.

C’était particulièrement le cas dans les films réalisés par Agnès Jaoui : Le goût des autres (Grand Prix des Amériques du Festival des films du monde en 2000 et César du meilleur film en 2001), Comme une image (Prix du scénario du Festival de Cannes 2004), Parlez-moi de la pluie ou encore Au bout du conte, dans lequel Jean-Pierre Bacri incarne un homme maussade ne croyant en rien, qui se met à craindre sa mort imminente annoncée jadis par une voyante. Une anecdote du reste tirée de sa propre adolescence.

Comme acteur, Bacri était irrésistible. Qu’il ait ou non le rôle principal, il volait la vedette. On se régalait à le voir incarner une fois de plus ce grognon au grand cœur, à la fois caricatural et réaliste.

En agent de joueur de soccer et gardien d’un homme-chien désemparé dans le délirant Didier, d’Alain Chabat, en chef d’entreprise terne qui s’éprend d’une comédienne qu’il a vue jouer au théâtre dans Le goût des autres, en organisateur de mariage déprimé qui perd le contrôle dans Le sens de la fête, d’Eric Toledano et Olivier Nakache.

Ou encore en animateur de talk-show cynique et désagréable, en perte de popularité et de cotes d’écoute, dans Place publique, d’Agnès Jaoui, la dernière de la douzaine d’œuvres signées Jaoui-Bacri, dans laquelle il interprète, en 2018, l’ex-mari du personnage incarné par son ex-compagne. Un dernier film comme une mise en abyme et clin d’œil au premier long métrage du duo, Cuisine et dépendances, où le personnage d’éternel râleur créé par Bacri se plaignait d’une vedette de la télé invitée au même souper.

« C’est la majorité ! Laquelle d’abord ? Celle qui croyait que la terre était plate ? Celle qui veut rétablir la peine de mort ? Celle qui se met une plume dans le cul parce que c’est la mode ? Laquelle exactement ? », demandait son personnage de Georges. Du pur Bacri.