Claude Jutra a influencé la manière de filmer Star Wars — aussi étonnant que cela puisse paraître —, mais ce sont deux autres cinéastes montréalais de l’Office national du film (ONF), Arthur Lipsett et Roman Kroitor, qui ont inspiré à George Lucas le fameux concept de « la Force ».

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

La source d’inspiration montréalaise de Star Wars reste assez méconnue hors des cercles d’initiés, mais elle a refait surface par bribes, lundi, à l’occasion du 4 mai, devenu officieusement depuis une dizaine d’années la « Journée Star Wars » pour des centaines de millions d’amateurs de la série de films créée par George Lucas.

En plus d’avoir popularisé le mot-clic #MayTheFourthBeWithYou, la « Journée Star Wars » est l’occasion de faire mousser la célèbre marque, qui appartient désormais à Disney. On a donc annoncé lundi que le cinéaste de Jojo Rabbit (et de Thor : Ragnarok), Taika Waititi, coscénarisera et réalisera le prochain long métrage estampillé Star Wars. Le cinéaste néo-zélandais avait réalisé le dernier épisode de la série The Mandolorian, autre produit dérivé de Star Wars, pour la plateforme Disney+.

Revenons à nos moutons. George Lucas a tourné le premier épisode de la saga, en 1977, « comme un documentaire de Claude Jutra », selon un reportage de la revue Wired publié en 2005. Lucas s’est inspiré du cinéma direct de Jutra, un cinéaste qu’il admirait beaucoup, afin de rendre les scènes de son film plus « vives » et « spontanées » que celles du cinéma de science-fiction statique de l’époque.

C’est au milieu des années 60, alors qu’il étudiait le cinéma à Los Angeles, que George Lucas est tombé sous le charme des documentaires produits par l’ONF, en particulier ceux de Claude Jutra, Norman McLaren et Arthur Lipsett. C’est à la même époque qu’il a découvert les films de Gilles Groulx et de Jean-Claude Labrecque, explique Fabrice Montal, qui est programmateur à la Cinémathèque québécoise.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

George Lucas a été inspiré par plusieurs cinéastes montréalais pour la saga Star Wars.

Comment a-t-il été mis en contact avec le cinéma québécois des années 50 et 60 ? Une des hypothèses, c’est que Jutra ait pu avoir été prof (ou professeur invité) dans un cours de Lucas. À l’époque, Claude Jutra enseignait à Los Angeles — notamment à Jim Morrison — et avait réalisé un film sur l’influence des ordinateurs sur le système d’éducation en Californie, rappelle Fabrice Montal.

Ce qui est certain, c’est que Jutra a permis, pendant cette période, aux films québécois de rayonner dans les départements de cinéma des universités californiennes, où l’ONF jouissait d’une réputation enviable (comme ailleurs, du reste).

L’expérimentation formelle de Norman McLaren a souvent été citée en exemple par George Lucas. Mais s’il y a un film expérimental qui a en particulier marqué l’esprit du jeune étudiant en cinéma, c’est le court métrage 21-87 du Montréalais Arthur Lipsett, un ami de McLaren, de Jutra et de Gilles Groulx.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’ONF

Le cinéaste Arthur Lipsett, mort en 1986

Ce documentaire de moins de 10 minutes, que l’on trouve sur le site de l’ONF, est un collage avant-gardiste, réalisé en 1963 grâce essentiellement à un montage — très nerveux — de retailles de pellicules de films d’autres cinéastes. Assemblées, ces scènes disparates forment un poème visuel et sonore intrigant et subversif. Des images de robots se substituent à des numéros de cirque et à des séquences tournées dans les rues de Montréal et de New York.

Lucas était obsédé par le film, qu’il a vu et revu quelques dizaines de fois. Il voulait reproduire dans son premier long métrage, THX 1138 — adapté d’un court métrage réalisé à l’université —, cette forte impression de dissonance entre l’image et le son que réussit à créer avec maestria le jeune Lipsett, 27 ans. En particulier cette séquence où l’on entend la voix d’un homme qui peine à respirer, superposée à des images de jeunes qui dansent. Est-il à l’article de la mort ou plutôt au paroxysme de l’acte sexuel ?

Lipsett intègre au montage sonore l’extrait d’une discussion entre le pionnier de l’intelligence artificielle Warren S. McCulloch et le cinéaste montréalais Roman Kroitor, l’un des concepteurs du format IMAX. McCulloch fait valoir que les animaux, et même les humains, ne sont rien de plus que des « machines complexes ». Ce à quoi Kroitor répond : « Bien des gens sentent que dans la contemplation de la nature, et dans la communication avec d’autres êtres vivants, ils deviennent conscients d’une sorte de Force, ou de quelque chose derrière ce masque apparent que l’on voit devant soi et que certains appellent Dieu. »

L’expression « Que la Force soit avec vous » a été inspirée par cette réflexion de Roman Kroitor dans le film d’Arthur Lipsett, a déjà confirmé George Lucas. 

Deux fois dans le film du Montréalais — à la toute fin notamment —, on entend une autre phrase qui a inspiré Lucas : « Quelqu’un s’avance et vous dites : “Votre numéro est 21-87, n’est-ce pas ?” Il y a de quoi mettre un sourire sur le visage de cette personne ! »

George Lucas a rendu hommage, à sa manière, au brillant court métrage de Lipsett en donnant le numéro de cellule 2187 à la princesse Léa lorsqu’elle est emprisonnée sur l’Étoile de la mort dans le premier Star Wars. Les évènements de la version étudiante du film THX ont par ailleurs lieu en 2187, alors que le premier long métrage de Lucas fait référence à la date « 21/87 ». Enfin, le personnage de Finn, qui apparaît dans la plus récente trilogie de Star Wars, porte le matricule FN-2187 lorsqu’il est Stormtrooper.

« Les leçons que Lucas a apprises de cinéastes comme Lipsett, McLaren, Jutra et Kurosawa ont contribué à façonner la création de toutes ses œuvres subséquentes », écrivait Wired en 2005. Dans le documentaire de l’ONF Remembering Arthur (2006), réalisé par Martin Lavut, George Lucas rend hommage à Lipsett. « Il n’y a personne qui est meilleur qu’Arthur Lipsett pour comprendre le pouvoir de la relation entre le son et l’image, pour comprendre le pouvoir du montage », dit-il, dès le début du film.

Stanley Kubrick, très impressionné par le subversif Very Nice, Very Nice d’Arthur Lipsett, finaliste à l’Oscar du meilleur court métrage en 1962, lui a proposé de travailler sur la bande-annonce de Dr. Strangelove (ce qu’il a refusé). Le cinéaste Theodore Ushev lui a aussi consacré un très beau film d’animation, Les journaux de Lipsett (2010), dont la narration est assurée par Xavier Dolan. Arthur Lipsett, qui a sombré dans la dépression, s’est suicidé en 1986, quelques mois avant Claude Jutra. Il avait 49 ans.

> Voyez les films d’Arthur Lipsett sur le site de l’ONF