Fermées depuis le 15 mars, les salles de cinéma font face à une grande incertitude, comme la plupart des secteurs d’activité au Québec. Dans une industrie où le risque est déjà fort présent, la pandémie modifiera peut-être à jamais le plan d'ensemble.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

« C’est vraiment catastrophique ! s’exclame Andrew Noble, président du Regroupement des distributeurs indépendants du Québec. On craint même qu’une fois sortis de cette crise, certains de nos membres ne soient pas en mesure de survivre. »

Le problème est d’autant plus grave dans le monde de l’exploitation des films en salles qu’à ce stade-ci, personne ne sait quand ni comment les activités pourront reprendre. À la question du contenu (quels films prendront l’affiche ?) s’ajoute celle de la fréquentation. 

Il n’est pas dit qu’après des semaines de confinement, et avec la crainte des rassemblements, les gens se précipiteront dans les salles dès qu’elles rouvriront leurs portes. Pour l’instant, l’ordonnance de fermeture des salles s’étire jusqu’au 4 mai, comme pour tous les commerces non essentiels. Mais avec l’obligation de garder deux mètres de distance avec son prochain qui durera vraisemblablement des mois encore, l’ouverture des cinémas n’est pas pour demain.

40 % de pertes à Hollywood

À Hollywood, où l’on amorce habituellement au mois d’avril la saison cinématographique estivale (l’une des périodes les plus lucratives de l’année), on semble maintenant s’organiser en vue d’une reprise progressive des activités à la mi-juillet. Les superproductions dont les sorties étaient prévues en avril, mai et juin ont toutes été reportées. Cela dit, la date de sortie de Tenet, de Christopher Nolan, prévue le 17 juillet, reste inchangée pour le moment. La semaine suivante, au tour de Mulan, dont la sortie était prévue plus tôt.

PHOTO FOURNIE PAR DISNEY

L’actrice et chanteuse sino-américaine Liu Yifei dans le film Mulan.

L’effet domino se faisant sentir, des films devant prendre l’affiche en 2020 sortiront seulement l’an prochain. Dans un article publié cette semaine par The Hollywood Reporter, on indique que les grands studios s’attendent à une baisse de revenus de 40 % cette année, et ce, dans le meilleur des cas.

« J’ai [bon espoir] que les choses reprendront, affirme Vincent Guzzo, directeur de la chaîne qui porte son nom. Évidemment, il faudra adopter des mesures incitatives au début pour attirer les spectateurs et on devra y aller progressivement, mais j’ai l’impression que la salle de cinéma retrouvera sa pertinence plus que jamais une fois la crise passée. Les gens ont envie de sortir et sont tannés de regarder des films chez eux ! »

Des modifications permanentes ?

Il est peut-être vrai que l’expérience du cinéma en salle reviendra un jour à la normale (« On s’aperçoit toujours de l’importance d’une chose une fois qu’on en est privé », dit celui qui est aussi dragon à Dragon’s Den, à CBC), mais force est de constater que les diffuseurs en ligne connaissent actuellement une popularité accrue. M. Guzzo lance d’ailleurs ce vendredi, sur le site internet de sa chaîne, une plateforme où les gens pourront louer à la pièce des films de répertoire.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Vincent Guzzo, directeur de la chaîne de cinémas qui porte son nom

On commence avec un catalogue d’à peu près 200 ou 300 films et on en ajoutera de nouveaux tous les jours. Mais il n’y aura aucune primeur !

Vincent Guzzo

La popularité des diffuseurs en ligne et l’assouplissement dont commencent à faire preuve à leur égard les grands studios et les distributeurs locaux pourraient modifier à jamais l’écosystème du cinéma. Pendant la pandémie, plusieurs d’entre eux permettent en effet l’accès à leurs longs métrages sur les plateformes avant les délais prescrits. 

Rappelons qu’en vertu des règles établies, les salles de cinéma bénéficient d’une exclusivité de 90 jours, d’où le conflit qui oppose les exploitants des grandes chaînes à des diffuseurs en ligne comme Netflix, qui voudraient avoir accès aux salles tout en diffusant le même long métrage simultanément sur leur plateforme.

Or, plusieurs des films dont la carrière en salle s’est abruptement arrêtée se sont vite trouvé une niche sur les plateformes, tant du côté des distributeurs québécois (Mont Foster, Les nôtres) que des grands studios (The Invisible Man, The Way Back et plusieurs autres). Ce vendredi, le studio Universal lance d’ailleurs Trolls World Tour en vidéo sur demande, tout en le programmant dans les quelques salles encore ouvertes dans le monde. Disney a de son côté annoncé qu’Artemis Fowl, qui devait sortir en salles, sera bientôt lancé directement sur sa plateforme Disney+.

IMAGE FOURNIE PAR DREAMWORKS ANIMATION

Trolls World Tour sera offert en vidéo sur demande.

Selon The Hollywood Reporter, ces deux cas relèvent quand même de l’exception, dans la mesure où les grands studios ont préféré modifier leur calendrier de sorties en salles plutôt que de lancer leurs films sur les plateformes. « Si Universal lance Trolls World Tour directement à la vidéo sur demande, ça veut peut-être dire qu’ils ne croient pas tellement au film ! », fait remarquer Vincent Guzzo.

Après la pandémie

À titre de président du RDIQ, Andrew Noble multiplie les démarches pour sensibiliser les gouvernements à la situation dramatique à laquelle doivent faire face les distributeurs indépendants québécois, différente de celle de leurs collègues du Canada anglais.

« Plusieurs de nos membres s’apprêtaient à sortir de nouveaux films et avaient déjà avancé des sommes importantes en publicité et en promotion, mais cet argent-là est aujourd’hui complètement perdu et non récupérable. »

Quand un film n’a pas de carrière en salle, il est pratiquement impossible de le vendre ensuite à une chaîne de télévision. Là, tout est chamboulé. Ça s’annonce très difficile.

Andrew Noble, du Regroupement des distributeurs indépendants du Québec

Vincent Guzzo exige de son côté une transparence totale des gouvernements à propos de l’aide qu’ils accorderont aux salles de cinéma et à tout le milieu du divertissement.

« Il faut que ces sommes servent uniquement à la relance, dit-il. Et non pour éponger des dettes d’entreprises qui allaient mal ou qui ont fait faillite il y a 18 mois ! La crise ne doit pas devenir une excuse pour régler des problèmes déjà existants. »

Exploitant le cinéma Beaubien, le cinéma du Parc et le cinéma du Musée, Mario Fortin a dû mettre à pied plusieurs employés, les revenus étant réduits à zéro.

« La grande question à laquelle on ne peut répondre : quand reviendra-t-on ? demande-t-il. Les cinémas n’étant pas des commerces essentiels, et étant aussi des lieux de rassemblements, on sera probablement assez loin dans la chaîne quand le Québec sortira progressivement de sa pause. Je doute qu’on puisse être en mesure de sortir un “gros” film avant le mois de septembre. »

Un optimisme prudent

Patrick Roy, président des Films Séville, fait preuve d’un peu plus d’optimisme, tout en restant prudent. À l’instar de Vincent Guzzo, il estime que les cinéphiles regagneront les salles de cinéma au bout de la crise. 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Patrick Roy, président des Films Séville

Les gens auront envie de sortir. Et puis les salles rouvriront peut-être un peu plus tôt au Québec qu’ailleurs en Amérique du Nord. Mais il ne faut évidemment pas s’attendre à ce que le cours normal des choses reprenne rapidement.

Patrick Roy, des Films Séville

Le distributeur prépare néanmoins les sorties de ses prochains films en prévision de la reprise, d’autant que l’absence de superproductions américaines fera en sorte que les salles seront à l’affût de contenus. 

Contrairement à plusieurs autres distributeurs québécois, Les Films Séville n’a pas devancé les sorties de ses longs métrages récents sur les plateformes et dispose d’un catalogue assez riche pour ne rien changer à ce chapitre. Est-ce à dire que les films à l’affiche au moment où tout s’est arrêté pourraient reprendre le chemin des salles à la reprise ? On pense en outre à 14 jours, 12 nuits et Mafia Inc.

« Nous sommes en train d’y réfléchir, mais rien n’a encore été décidé », indique Patrick Roy. 

Films dont la date de sortie a été reportée en 2020

Mulan
Niki Caro – 24 juillet

The Spongebob Movie Sponge on the Run
Tim Hill – 31 juillet

Wonder Woman 1984
Patty Jenkins – 14 août

A Quiet Place Part II
John Krasinski – 4 septembre

Candyman
Nia DaCosta – 25 septembre

The French Dispatch
Wes Anderson – 16 octobre

PHOTO FOURNIE PAR MARVEL STUDIOS

Scarlett Johansson dans Black Widow

Black Widow
Cate Shortland – 6 novembre

No Time to Die
Cary Joji Fukunaga – 25 novembre

Free Guy
Sean Levy – 11 décembre

Top Gun : Maverick
Joseph Kosinski – 23 décembre

Respect
Liesl Tommy – 25 décembre

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Karelle Temblay et Rémy Girard dans Tu te souviendras de moi

Tu te souviendras de moi
Éric Tessier – date indéterminée

Le club Vinland
Benoît Pilon – date indéterminée

Target Number One
Daniel Roby – date indéterminée

Films dont la date de sortie a été reportée en 2021

Peter Rabbit 2 : The Runaway
Will Gluck – 15 janvier

Eternals
Chloé Zhao – 12 février

Ghostbusters Afterlife
Jason Reitman – 5 mars

Morbius
Daniel Espinosa – 19 mars

F9
Justin Lin – 2 avril

Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings
Destin Daniel Cretton – 7 mai

Jungle Cruise
Jaume Collet-Serra – 30 juillet