Signe des temps, l’une des œuvres les plus attendues de la Berlinale était une série acquise par Netflix. Conçus et réalisés par Damien Chazelle, les deux premiers épisodes de The Eddy n’ont pas déçu. Par ailleurs, le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh a rappelé au monde combien l’humanité a versé dans l’horreur au cours du dernier siècle.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Ce qui surprend d’abord en plongeant dans l’univers de The Eddy, une série qu’Alan Poul et Damien Chazelle (La La Land) ont conçue, maintenant acquise par Netflix, est de constater combien elle est française dans sa nature même.

Dans le premier épisode, où l’on invite le spectateur à entrer dans cette boîte de jazz parisienne – nommée The Eddy –, la langue française prédomine largement. Cette boîte est tenue par Elliott (André Holland), un pianiste de jazz new-yorkais, anciennement célèbre, exilé en France, et Farid (Tahar Rahim, remarquable).

L’intrigue se déroule de nos jours, mais il règne dans cet endroit une ambiance qui rappelle un peu l’esprit des années 60, tout en reconnaissant que celles-ci sont révolues depuis longtemps. Joanna Kulig (révélée au public international grâce au magnifique film Cold War) est la chanteuse du band maison. Leila Bekhti campe la femme de Farid, et Amandla Stenberg, l’adolescente perturbée venue d’Amérique, qui débarque chez son père Elliott.

La signature de Damien Chazelle

L’intrigue du premier épisode tourne autour des problèmes financiers menaçant la survie du club, d’autant qu’on apprend très vite les transactions plus ou moins louches qu’a effectuées Farid. Celle du deuxième épisode est construite autour de la fille d’Elliott, une adolescente de 16 ans qui tente de s’adapter à sa façon à sa nouvelle vie parisienne. 

Damien Chazelle signe la réalisation des deux premiers épisodes de cette série qui en compte huit. Alan Poul (The Newsroom), Houda Benyamina (Divines) et Laïla Marrakchi (Le bureau des légendes) se partagent les six autres.

Baignant dans la musique, formidable (signée Glen Ballard et Randy Kerber), le premier quart de cette série, sélectionnée parmi les huit productions internationales retenues dans la section Berlinale Series (avec, notamment, C’est comme ça que je t’aime, de François Létourneau et Jean-François Rivard), marqué par une mise en scène très nerveuse. Les personnages sont souvent suivis par une caméra à l’épaule, parfois jusqu’au vertige. Le style Chazelle se fait aussi valoir dans la direction artistique et dans cette façon de faire corps avec la musique. Il convient cependant de signaler que The Eddy n’a rien d’une comédie musicale. Plus tôt cette semaine, le scénariste britannique Jack Thorne (National Treasure) a d’ailleurs expliqué sa démarche dans une entrevue à The Hollywood Reporter : « Il s’agit d’une série télé à propos de musiciens. Jamais personne ne s’arrête pour se mettre soudainement à chanter », a-t-il déclaré. « La musique est jouée en direct cependant. »

Le scénariste a aussi raconté la genèse d’un projet qui est en marche depuis plusieurs années. Un premier traitement a d’abord été soumis à Alan Poul par le compositeur Glen Ballard, qui venait alors de voir un court métrage que Damien Chazelle venait de réaliser, intitulé Whiplash, lequel, plus tard, est devenu un long métrage. « Alan a eu l’idée de me proposer d’en écrire le scénario en pensant que nos univers pourraient bien s’harmoniser, a poursuivi le scénariste. Nous avons travaillé à ce projet en tentant de lui trouver un diffuseur, mais depuis, la carrière de Damien a pris un tournant ridicule ! »

Les huit épisodes de The Eddy seront téléversés sur Netflix le 8 mai.

Le cri de Rithy Panh

La veille de l’ouverture du festival, Carlo Chatrian, le nouveau codirecteur artistique de la Berlinale (avec Mariette Rissenbeek), a évoqué la tonalité plutôt sombre des 18 longs métrages retenus pour la compétition officielle. « S’il y a une prédominance de tons sombres, c’est peut-être parce que les films que nous avons sélectionnés ont tendance à regarder le présent sans illusion, non pas pour susciter la peur, mais parce qu’ils veulent nous ouvrir les yeux », avait alors expliqué le sélectionneur pour l’Agence France-Presse.

Irradiés, le plus récent film de Rithy Panh, illustre parfaitement ce propos. Le cinéma du réalisateur franco-cambodgien n’étant jamais aussi puissant que lorsqu’il s’inscrit dans la veine du documentaire (L’image manquante fut finaliste aux Oscars en 2014), Irradiés, le dernier des 18 films en lice pour l’Ours d’or à avoir été présenté, emprunte la forme d’un portrait intime à la fois douloureux et poétique. Sur un écran divisé en trois parties, un peu comme une installation, Rithy Panh utilise des images d’archives pour faire écho aux grandes tragédies humaines du dernier siècle. Il amène ainsi une réflexion sur les origines du mal, et la nature autodestructrice de l’humanité, grâce à une narration assurée par Rebecca Marder et André Wilms.

« Ce film est comme un cri pour conjurer le malheur », a expliqué le cinéaste lors d’une conférence de presse. « L’histoire se répète, encore et encore, et les forces totalitaires progressent partout, notamment aux États-Unis. Mais qu’a-t-on bien pu faire de si mal pour passer de Franklin Roosevelt à Donald Trump ? Il est important de rappeler aujourd’hui les horreurs du passé. »

La continuité d’une démarche

Affirmant être presque « devenu fou » en revoyant les trop foisonnantes archives du siècle, Rithy Panh a choisi de faire écho à son propre vécu de jeune Cambodgien ayant perdu ses parents pendant le génocide orchestré par les Khmers rouges en guise de point de départ.

« Au début, j’avais l’intention de réaliser le film dans une forme plus classique, mais il était clair qu’avec toutes ces images horribles, on ne pouvait tenir plus de 15 minutes tellement c’était insupportable. Avec cet écran divisé en trois parties, ça peut ressembler à une installation qu’on pourrait trouver dans un musée d’art moderne et j’accepte volontiers ce concept. Ce film est la continuité d’une démarche que je poursuis depuis 40 ans. Il était important aussi de terminer ce document sur une note d’espoir. On n’a qu’une vie, et je fais de mon mieux pour qu’elle soit pleine. Je ne suis pas un survivant, je suis un vivant ! »

Des productions québécoises primées

PHOTO FOURNIE PAR TÉLÉFILM CANADA

L’Ours de cristal du meilleur court métrage a été attribué à Clebs, de Halima Ouardiri.

Deux productions québécoises figurent au tableau d’honneur établi par le jury des films sélectionnés dans la section Generation 14plus. L’Ours de cristal du meilleur court métrage a été attribué à Clebs, de Halima Ouardiri. Goodbye Golovin, de Mathieu Grimard, a obtenu une mention spéciale dans la même catégorie. Déjà présenté aux Rencontres internationales du documentaire, ainsi qu’au Festival international du cinéma francophone en Acadie (où le prix du meilleur court métrage canadien lui fut attribué), Clebs est un court métrage documentaire impressionniste dans lequel on suit le quotidien d’un refuge pour chiens au Maroc, où s’entassent environ 750 animaux. Le parallèle avec la situation des réfugiés du Moyen-Orient est saisissant. Par ailleurs, Goodbye Golovin est un portrait assez décapant d’un jeune homme russe (Oleksandr Rudinskiy) qui, à la mort de son père, est bien décidé à quitter la ville dortoir où il a grandi pour aller refaire sa vie ailleurs. Ce film a déjà obtenu l’an dernier une mention du jury au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Signalons que dans cette catégorie, où était aussi sélectionné La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, l’Ours de cristal du meilleur long métrage a été décerné à Notre-Dame du Nil, d’Atiq Rahimi. The Twentieth Century, de Matthew Rankin, a de son côté obtenu le prix de la critique internationale dans la section Forum.

Le film policier d’Anne Fontaine

PHOTO MICHELE TANTUSSI, REUTERS

Présenté en primeur mondiale dans la section Berlinale Special Gala, Police est le nouveau film d’Anne Fontaine.

Présenté en primeur mondiale dans la section Berlinale Special Gala, Police est le nouveau film d’Anne Fontaine (Nettoyage à sec, Les innocentes). Portant à l’écran le roman de Hugo Boris (ce film n’a rien à voir avec celui que Maurice Pialat a réalisé en 1985, aussi intitulé Police), la cinéaste relate le dilemme moral auquel font face trois policiers chargés de conduire à l’aéroport un réfugié clandestin dont les autorités françaises ont ordonné l’expulsion. De façon subjective, Anne Fontaine expose la situation du point de vue de chacun des trois policiers. Il y a d’abord Virginie (Virginie Efira), qui traverse une période intime un peu particulière, Erik (Grégory Gadebois), dont la vie conjugale est en crise, et Aristide (Omar Sy). Quand le doute s’installe à propos du sort qui attend ce réfugié du Tadjikistan quand il retournera chez lui, doit-on suivre les ordres ou sa conscience ? Cette question intéressante est malheureusement éludée au profit d’une intrigue sentimentale, mais les scènes impliquant Tohirov, le réfugié, sont très puissantes. Ce dernier est d’ailleurs interprété par le grand acteur iranien Payman Maadi, révélé par Asghar Farhadi, avec qui il a notamment tourné Une séparation.

Auf Wiedersehen !

PHOTO TAYLOR JEWELL, ASSOCIATED PRESS

L'actrice du film Never Rarely Sometimes Always Sidney Flanigan

Les jeux sont maintenant faits. Le jury de la compétition officielle, présidé par Jeremy Irons, dévoilera son palmarès samedi. Si l’on se fie aux préférences des critiques sondés par le journal britannique Screen, le très beau film d’Eliza Hittman Never Rarely Sometimes Always devrait en principe faire belle figure, tout comme Undine, la nouvelle offrande du cinéaste allemand Christian Petzold (Phoenix, Transit). Cela dit, les jurys de la Berlinale préfèrent souvent faire des choix plus politiques ou radicaux. Auquel cas, les films de Tsai Ming-liang (Days), de Rithy Panh (Irradiés) ou d’Ilya Khrzhanovskiy (le controversé DAU. Natasha) pourraient aussi figurer au tableau d’honneur. Et Javier Bardem (The Roads Not Taken) pour un prix d’interprétation ? Pourquoi pas. Et puisqu’on y est, un petit quelque chose pour le réjouissant Effacer l’historique, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, serait fort bienvenu. Constatons tout de même que nombres des œuvres ayant fait l’évènement à la Berlinale cette année ont été présentées hors concours.