Les réalisateurs profiteront des consultations publiques de l’organisme pour tenter de le convaincre de dépenser davantage dans la production d’œuvres originales

Jean Siag Jean Siag
La Presse

La tournée nationale de consultations publiques de l’Office national du film (ONF) s’arrêtera à Montréal cette semaine dans le cadre de l’élaboration de son plan stratégique des trois prochaines années. Parmi ceux qui se feront entendre, le groupe Création NFB/ONF, qui dénonce depuis deux ans la baisse des investissements dans la création.

Ce n’est pas la première fois que le groupe Création NFB/ONF monte aux barricades. Le regroupement de réalisateurs dénonce depuis plus de deux ans les baisses d’investissement dans la production d’œuvres originales, mais aussi l’absence de représentation des réalisateurs dans l’agence de films fédérale.

Le porte-parole des quelque 250 réalisateurs à la tête de ce groupe, Philippe Baylaucq, estime que les fonds alloués à la production ont baissé de près de 50 % depuis 2002. Il y a quelques années, lorsque l’ONF a lancé une initiative pour « réinventer l’avenir de l’institution », les cinéastes-pigistes avaient carrément été exclus du processus…

C’est cette grogne qui est à l’origine du mouvement de protestation des réalisateurs qui a suivi le renouvellement du mandat du commissaire Claude Joli-Cœur, l’été dernier.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Joli-Cœur, commissaire de l’ONF

Depuis l’automne, il y a une petite accalmie attribuée entre autres au déménagement de l’ONF dans ses nouveaux locaux du Quartier des spectacles.

Et maintenant ? Le directeur général et président du conseil d’administration de l’ONF aurait « concédé » en cours de tournée que la lecture des chiffres du groupe Création NFB/ONF « n’était pas fausse », nous a dit Philippe Baylaucq.

« Lors d’une rencontre avec les hauts fonctionnaires le 25 septembre 2019, le commissaire Joli-Cœur a confirmé qu’aujourd’hui, seulement un dollar sur cinq [était] dépensé directement pour la création de productions audiovisuelles », a d’ailleurs écrit le cinéaste au nouveau ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, après sa nomination.

Des informations que le principal intéressé, Claude Joli-Cœur, n’a pas voulu confirmer. Sa porte-parole, Lily Robert, nous a indiqué que M. Joli-Cœur n’accordait pas d’entrevue d’ici la fin du processus de cette « grande conversation nationale ».

Signe que la direction « chemine », Chris Landreth, gagnant d’un Oscar pour le meilleur court métrage d’animation en 2005 pour son film Ryan, a même pu présenter ces chiffres au cours des consultations publiques de la semaine dernière à Toronto, à la demande de M. Joli-Cœur. « On s’est entendus sur le fait que la baisse à la création était de 40 à 46 % », a précisé Philippe Baylaucq.

Le message que nous répétons inlassablement est qu’il faut absolument qu’il y ait plus d’argent investi dans la création. C’est le mandat et la raison d’être de l’ONF.

Philippe Baylaucq, porte-parole du regroupement de réalisateurs Création NFB/ONF

« Ce qu’on remarque, poursuit M. Baylaucq, c’est que, depuis quelques années, les budgets sont investis dans l’administration de l’organisme, la haute direction, les salaires, etc. Nous, ce qu’on revendique, c’est que cet argent-là, qui est voté par le Parlement pour créer des œuvres audiovisuelles, aille à la création plutôt qu’à l’administration ou au remboursement des dépenses du déménagement, qui a coûté 14,5 millions. »

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Le groupe Création NFB/ONF travaille sur une vision pour sauver l’ONF, qui sera présentée au ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault.

Pour ce qui est de la représentation, le groupe Création NFB/ONF espère que la direction changera le regard qu’elle porte sur ses créateurs.

On veut être entendus. Depuis le début des années 2000, on est exclus des couloirs de l’ONF, on n’est plus présents physiquement. Imaginez une entreprise qui fait des films, mais dont les artisans qui les réalisent ne sont pas là.

Philippe Baylaucq, porte-parole du regroupement de réalisateurs Création NFB/ONF

« Ce qu’on revendique, même si on a un statut de pigiste depuis le début des années 2000, c’est une forme de représentation qui soit réelle et encadrée. Il faut qu’on puisse en discuter. »

Autre exemple du manque de considération décrié par Philippe Baylaucq : peu avant les Fêtes, Claude Joli-Cœur a décidé d’abolir les deux postes de directeur – francophone et anglophone – des deux studios historiques de l’ONF pour les remplacer par un seul poste. « On a appris que cette décision avait été prise, sans consultation, au mois de juillet et qu’elle avait été gardée secrète jusqu’à Noël… » La Presse n’a pu confirmer cette information auprès de la direction.

Mais, cette semaine, ce sont toutes ces questions que le groupe Création NFB/ONF a l’intention de soulever (à nouveau). « Ce qu’on va dire au commissaire, c’est : on s’entend sur le fait qu’il y a eu une chute spectaculaire des budgets alloués à la création originale, qui est le mandat principal de cet organisme. Maintenant, comment allons-nous commencer à activer un rattrapage ? On va demander à M. Joli-Cœur : quelles sont vos idées, nous attendons toujours un résumé de votre vision et une invitation pour faire partie de ce plan stratégique. »

Philippe Baylaucq avoue qu’en l’absence d’un véritable dialogue avec Claude Joli-Cœur depuis deux ans, son groupe travaille sur une vision pour sauver l’ONF, qui sera présentée au ministre Guilbeault. « On veut bien donner la chance au coureur avec ces consultations, mais jusqu’à présent, on n’a pas été très écoutés, donc on a sollicité une rencontre avec le ministre et on espère partager avec lui notre vision de l’avenir de l’ONF. »