(Berlin) La première mondiale de La déesse des mouches à feu a eu lieu dans une atmosphère de fête. Le nouveau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, son plus beau jusqu’à maintenant, propose un portrait sans compromis de l’adolescence telle que vécue par ceux qui l’ont traversée il y a 25 ans…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Dix-sept. L’imposante délégation sur la scène de la grande salle Urania comptait 17 artisans. Tous y étaient par solidarité, pour prolonger encore un peu l’aventure qu’avait été pour eux le tournage de La déesse des mouches à feu. Et assister à sa mise au monde à la Berlinale, sous de chaleureux applaudissements. Le troisième long métrage de fiction d’Anaïs Barbeau-Lavalette (Le ring, Inch’Allah) a été présenté dans le cadre de la section compétitive Generation 14plus, consacrée à des productions abordant des thèmes plus spécifiquement liés à l’enfance et à l’adolescence.

Huit ans après Inch’Allah, Anaïs Barbeau-Lavalette est revenue au cinéma de fiction en portant à l’écran, de façon aussi frontale que sensible, le roman de Geneviève Pettersen. Le portrait qu’elle dresse de Catherine (Kelly Depeault), cette adolescente de 16 ans qui, au cours des années 90, vit ses premières expériences de sexe et de dope pendant que ses parents s’entredéchirent, est d’une formidable justesse. La cinéaste capte bien l’énergie et le bouillonnement intérieur qui animent la jeune fille, sans jamais poser de questions morales sur les expériences qu’elle choisit de faire.

Une vision brutale, mais chaleureuse

Au cours d’une interview accordée à La Presse plus tôt dans la journée, Anaïs Barbeau-Lavalette expliquait que son ambition était d’offrir un portrait authentique de l’adolescence. « Je voulais quelque chose d’un peu trash, mais en même temps, il me fallait faire attention pour ne pas m’appuyer sur mes réflexes de documentariste et tomber dans l’hyperréalisme. J’avais aussi envie de sortir de ma zone de confort sur le plan esthétique. Ce film a quelque chose de brutal, mais il reste très chaleureux. »

La déesse des mouches à feu, dont le scénario a été écrit par Catherine Léger, comporte en effet des éléments très durs, très dramatiques, mais aussi des moments d’une grande beauté, tant dans les scènes de nature sexuelle, franches mais admirablement filmées, que dans celles évoquant les liens d’amitié ou familiaux. On retiendra notamment cette séquence, sous la pluie, où le cocon familial se refait pendant un instant. Dans le rôle des parents, Caroline Néron et Normand D’Amour livrent de puissantes performances.

Truffé de clins d’œil et de touches d’humour, ce récit d’apprentissage est aussi très révélateur de l’époque dans laquelle il se déroule. Les années 90 peuvent sembler si proches, et pourtant si lointaines…

« Ce qui m’a bouleversée dans le roman de Geneviève Pettersen, et qui a provoqué mon coup de cœur, est le fait que ce récit parle de ma propre génération, indique la cinéaste. Or, cette génération n’a pas encore été racontée dans le cinéma québécois. Les générations issues des années 60, 70 et 80 ont été très présentes, mais là, on a le sentiment que nous sommes rendus à une nouvelle étape. My Salinger Year [Philippe Falardeau] se déroule d’ailleurs aussi dans les années 90, alors qu’il n’y avait pas encore de téléphones cellulaires ni de réseaux sociaux. Dans la vie des adolescents, l’arrivée de ces phénomènes a provoqué tout un changement. »

PHOTO JANNIS WERNECKE, COLLABORATION SPÉCIALE

Anaïs Barbeau-Lavalette (à gauche) et son équipe

Pour la troisième fois à Berlin

Si l’on se fie à la réaction du public berlinois, la portée universelle de La déesse des mouches à feu ne devrait pas faire de doute. Si quelques références bien québécoises, la fameuse scène des chevaux dans Les filles de Caleb, notamment, ont pu lui échapper, il a en revanche très bien réagi à l’évocation de Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, que Catherine reçoit en cadeau. Se retrouvant à Berlin pour la troisième fois, Anaïs Barbeau-Lavalette dit être ravie, mais vraiment étonnée de sa sélection.

« J’avais le sentiment que ce film est tellement québécois, avec des clins d’œil qui pourront être saisis seulement chez nous, que j’imaginais mal une résonance à l’extérieur. Cela dit, tout le monde est passé par l’adolescence. Et puis, je suis tellement heureuse de faire vivre l’expérience du festival de Berlin à Kelly. C’est très précieux à mes yeux, car j’ai suivi toute son évolution, la façon dont elle s’est déployée. Je sais aussi qu’en le lançant à la Berlinale, le film risque maintenant de se promener ensuite pas mal sur le circuit des festivals. »

De son côté, Kelly Depeault, qui crève l’écran et tient ici – brillamment – son premier rôle important, ne pourrait être plus enthousiaste à l’idée d’accompagner le film dans la capitale allemande.

PHOTO JANNIS WERNECKE. COLLABORATION SPÉCIALE

Kelly Depeault

« Le tournage, déjà, a été super tripant, dit-elle. C’était du bonheur à profusion du matin au soir. Et là, j’arrive à Berlin pour des raisons professionnelles, à 17 ans, prête à tout découvrir et à vivre ça avec une gang dans laquelle nous sommes très soudés. Je capote ! »

La déesse des mouches à feu, dont la date de sortie n’est pas encore fixée au Québec, marque aussi un tournant dans la démarche d’une cinéaste reconnue pour son implication sociale.

« Comme je n’aborde pas cette fois des enjeux sociaux ou politiques, j’ai eu le sentiment d’avoir une nouvelle liberté en faisant ce film, a déclaré Anaïs Barbeau-Lavalette. Avant de lire le livre de Geneviève, je n’avais jamais vu un récit d’apprentissage qui abordait l’adolescence de façon aussi frontale, sans jugement, et sans qu’on ait peur de ce qui arrive au personnage principal. C’est ce que j’ai voulu transposer dans mon film. »

Et c’est ce qu’elle a fait. De fort belle façon.

En bref

Le grand retour de Caroline Néron

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Caroline Néron

Treize ans après avoir délaissé le métier d’actrice pour se lancer dans l’entrepreneuriat, Caroline Néron fait un retour remarqué en incarnant le personnage de la mère de Catherine, l’adolescente au cœur du récit de La déesse des mouches à feu, d’Anaïs Barbeau-Lavalette. « Le rôle est extraordinaire et le timing l’est tout autant, a déclaré l’actrice à La Presse. Le métier est venu me rechercher alors que je traversais une période difficile, sur les plans tant professionnel que personnel. J’ai travaillé très fort pour l’audition, d’autant que le rôle est très lourd, très loin de moi, physiquement et mentalement. Je crois que les gens vont avoir un choc en me voyant ! J’ai en tout cas l’impression qu’il y aura pour moi un avant et un après La déesse des mouches à feu. C’est ce que je souhaite en tout cas. Je me sens choyée parce que j’ai l’occasion de revenir avec un rôle extrêmement intéressant au sein d’une équipe formidable. »

Riz Ahmed, sans permission

PHOTO MICHELE TANTUSSI, REUTERS

Riz Ahmed présente à Berlin, dans le cadre de la section Panorama, Mogul Mowgli.

Vu dans des films comme Rogue One : A Star Wars Story, Venom, The Sisters Brothers, ainsi que dans des séries télévisées (The Night Of, notamment), Riz Ahmed présente à Berlin, dans le cadre de la section Panorama, Mogul Mowgli. Réalisé par Bassam Tariq à partir d’un scénario que l’acteur a écrit, le film relate le parcours d’un rappeur britannique d’origine pakistanaise qui est appelé à renouer avec ses racines. « Je crois que l’époque où il fallait demander la permission de raconter nos propres histoires est révolue, a déclaré Riz Ahmed, aussi musicien, au journal Deadline. Il est temps de se présenter et de se dire, à titre de créateurs issus de la diversité, que l’on se doit de le faire nous-mêmes. Il y a une demande et du talent. Et cela crée des ponts. »

Un cinéaste iranien interdit de voyage

PHOTO JEAN-PAUL PELISSIER, REUTERS

Mohammad Rasoulof (à droite) et l’actrice Soudabeh Beizaee (à gauche) au Festival de Cannes, en 2017

Lauréat du prix Un certain regard au Festival de Cannes en 2017, grâce à Un homme intègre, Mohammad Rasoulof ne pourra accompagner à Berlin la présentation de son nouveau film, There Is No Evil, en lice pour l’Ours d’or. Le cinéaste iranien a en effet confirmé à The Hollywood Reporter l’interdiction de voyage – et de cinéma – qui le frappe dans son pays. Les autorités iraniennes ont confisqué le passeport du cinéaste il y a trois ans, dès son retour de Cannes, le condamnant même à une peine d’emprisonnement d’un an pour avoir « propagé une propagande contre la République islamique ». La sentence n’aurait toutefois pas encore été exécutée. « Imposer de telles contraintes expose clairement la nature intolérante et despotique du gouvernement iranien », a déclaré le cinéaste, qui a tourné son plus récent long métrage de façon clandestine.