(NEW YORK) Aussi attendu que la sortie d’un blockbuster, le procès du producteur de cinéma Harvey Weinstein a finalement débuté hier au 15étage de la Cour criminelle de New York. Les procureurs et la défense ont présenté tour à tour leurs déclarations d’ouverture au jury. Deux visions aux antipodes qui annoncent une confrontation aussi féroce que complexe au cours des semaines à venir. Présente sur place, La Presse fait le compte rendu de cette première journée de procès.

Yves Schaëffner
La Presse

Après des mois de spéculations et des milliers d’articles dans la presse mondiale, Harvey Weinstein s’est présenté hier matin dans la salle d’audience 99 de la Cour criminelle pour le début de son procès. Laissant sa marchette à l’entrée, le producteur en complet noir a titubé jusqu’à sa table devant le juge, en s’appuyant sur sa petite armée d’avocats.

Là, Weinstein a commencé par écouter les arguments préliminaires de la procureure Meghan Hast. Le désignant comme un « prédateur sexuel expérimenté », Me Hast a expliqué comment le producteur aurait leurré plusieurs jeunes femmes « naïves » dans des chambres d’hôtel et d’autres appartements pour les agresser.

Les preuves vont montrer clairement que l’homme assis juste devant vous n’était pas qu’un géant d’Hollywood, mais un violeur.

Meghan Hast, procureure

Méthodiquement et d’une voix ferme, la procureure a détaillé les agressions que le producteur aurait commises sur plusieurs femmes, dont l’actrice Annabella Sciorra, de la série The Sopranos.

Si des douzaines de femmes ont accusé Weinstein de harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol au cours des deux dernières années, le procès ne se concentre que sur deux cas en particulier : ceux de Miriam Haleyi, une ex-assistante de production, et de l’actrice Jessica Mann.

IMAGE JANE ROSENBERG, FOURNIE PAR REUTERS

La procureure Meghan Hast a décrit Harvey Weinstein comme étant un « prédateur sexuel expérimenté ».

Faisant face au jury, la procureure a notamment expliqué comment le producteur avait petit à petit tissé sa toile autour de Miriam Haleyi jusqu’à la faire venir en 2006 dans son appartement new-yorkais, où il l’aurait forcée à avoir une relation orale avec lui.

Dans le cas de Jessica Mann, la procureure a décrit une façon d’opérer similaire. La jeune actrice avait dû repousser les avances de plus en plus agressives du producteur avant que ce dernier « ne grimpe sur elle et ne la viole », en 2013.

Les descriptions des agressions, parfois très crues, étaient immédiatement retranscrites par des dizaines de journalistes venus des quatre coins du monde et qui tapaient frénétiquement sur leurs claviers d’ordinateur. Certains journalistes avaient attendu pendant plus de quatre heures par un froid glacial pour espérer obtenir une place dans la salle du juge James Burke.

En plus d’une centaine de journalistes, de nombreux avocats et quelques dizaines de membres du public étaient dans l’assistance, pressés les uns contre les autres sur de longs bancs en bois. « C’est ce qui a lancé #metoo et a transformé la vie de plein de gens », a confié un de ces spectateurs à La Presse pour expliquer son intérêt.

« Ce n’est pas un monstre » 

Tout de suite après la présentation de la procureure, Damon Cheronis, un des avocats de Weinstein, s’est empressé de dépeindre une tout autre image du producteur. S’adressant aux membres du jury, il a commencé par leur demander de bien regarder le magnat du cinéma.

Ce n’est pas le monstre, le prédateur que l’État veut vous faire croire.

Damon Cheronis, avocat de Harvey Weinstein

Il s’est ensuite mis à présenter de nombreux courriels et messages textes envoyés par les victimes alléguées à Weinstein après les agressions. « Ce que vous allez voir va vous choquer », a soutenu l’avocat.

« Les plaignantes dans cette affaire ont envoyé des douzaines et des douzaines et des douzaines de courriels romantiques [loving emails] à M. Weinstein, a poursuivi l’avocat. Une des plaignantes a même contacté Harvey Weinstein pour lui donner son nouveau numéro de téléphone après ce qu’elle affirme avoir été une agression sexuelle. »

Dans d’autres messages présentés par l’avocat, les plaignantes demandaient parfois à le rencontrer. La preuve, selon la défense, que les rapports entre les femmes et Weinstein étaient consentants. « Ce n’est pas la dynamique prédateur-proie à laquelle l’État veut vous faire croire », a soutenu Damon Cheronis.

Lors d’une pause, l’avocate Gloria Allred, qui représente Miriam Haleyi, a dit ne pas être surprise de la stratégie employée par la défense. « Le fait qu’une victime continue de communiquer avec son agresseur après avoir été attaquée ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu viol. On voit cela tous les jours, notamment dans des situations familiales. Cela peut s’expliquer. Tout dépend du contexte. Le procès va permettre de comprendre le contexte dans lequel ces messages ont été envoyés », a-t-elle plaidé.

La première journée du procès s’est conclue par un témoignage, celui de l’homme d’affaires Lance Maerov, qui siégeait au conseil d’administration de l’entreprise d’Harvey Weinstein. Ce dernier a expliqué à quel point le magnat était puissant, fréquentant les grands de ce monde, notamment les Clinton.

Le procès doit normalement se poursuivre jusqu’au 6 mars.