Elles s’appellent Teodora, Alba, Marianna ou Sonia. Et elles ont été condamnées à 30 à 50 années de prison pour avoir perdu leur bébé. Oui, pour cause de malheureuse fausse couche, vous avez bien lu. Bienvenue au Salvador, là où les droits des fœtus sont rois.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Et où ceux des femmes sont quasi inexistants, est-on forcé de conclure, à la suite du visionnement du documentaire-choc En Deuda con Todas (Indebted To All Women), ou, si vous voulez, Redevables à toutes les femmes (traduction libre), une incursion brutale dans ce petit pays d’Amérique centrale, avec entrevues tout aussi brutales réalisées auprès de plusieurs jeunes femmes incarcérées. Le film est présenté ces jours-ci dans le cadre du Festival de films féministes de Montréal.

Précisons-le d’emblée, le documentaire, tourné sur place par une équipe de journalistes espagnols, est sous-titré en anglais seulement, faute de budget. Et c’est archi-dommage, parce que le visionnement en vaut le coup. Vous n’en sortirez pas indemne, garanti. Et visiblement, la coréalisatrice, Maria Lobo (qui œuvre dans une boîte de communications engagée, une OBNL à vocation sociale, Agareso), rencontrée virtuellement, est encore troublée par tout ce qu’elle y a vu et entendu, près de deux ans après son travail sur le terrain. On le serait à moins.

« Je connaissais cet enjeu entourant les droits des femmes au Salvador et j’avais vraiment le sentiment qu’il fallait dire tout haut, au monde entier, ce qui s’y passait, dit-elle. Parce que ça fait peur. »

Un enjeu ici de classe, faut-il préciser, puisque les femmes riches ne vont évidemment pas en prison. Elles ont les moyens de se faire soigner, ou avorter, à l’étranger. En toute tranquillité. Mais ce n’est pas le lot de la majorité.

PHOTO FOURNIE PAR MARIA LOBO

Maria Lobo, coréalisatrice

Un pays où les droits ne sont pas protégés, où on peut perdre nos droits à tout instant, c’est épeurant. Si tu tombes enceinte, et que la grossesse met ta vie en danger, c’est tant pis pour toi… Et si tu te fais violer, ce sera ta responsabilité.

Maria Lobo, coréalisatrice

Cela, non pas depuis les années 1950, mesdames et messieurs, mais bien depuis 1998, très précisément, date à laquelle le gouvernement de droite, épaulé par un puissant lobby religieux, a rendu l’avortement non seulement illégal, mais criminel. C’est enchâssé tel quel dans la Constitution. « La vie débute dès l’instant de la conception », précise l’article premier. Ici, l’avortement, loin d’être un droit, est plutôt un « crime abominable et ceux qui le commettent sont des criminels ».

Toute forme d’avortement, qu’il soit thérapeutique, eugénique ou même éthique (en cas de viol), est donc bannie. Et si une femme a le malheur de perdre son bébé, parce que des accidents, ça arrive, trouvez l’erreur, elle risque de se faire accuser de ne pas l’avoir sauvé. Comme Teodora, Alba et les autres. « Des ferventes catholiques, souvent très jeunes, qui voulaient devenir mères ! », précise la réalisatrice. Des femmes vulnérables, loin des grands centres, et souvent analphabètes, traitées de facto de criminelles, avec menottes, jusqu’en salle d’opération. Imaginez le drame. Bref, oui, même si la vie de la mère est en danger, les droits du bébé ont préséance. Même si elle s’est fait violer, faut-il le répéter. Et même si elle n’est elle-même encore qu’une enfant…

Dès 9 ans…

Et ces enfants ne sont pas l’exception, tant s’en faut. En 2015 seulement, le pays a compté 25 000 grossesses chez les 9 à 19 ans, apprend-on. De ce nombre, 70 % étaient le fruit d’actes violents, en grande majorité de membres de la famille proche. Seule une poignée a entraîné des accusations. « Et le père ? », osera une victime. « J’ai été violée, et c’est moi qui vais en prison ? »

« C’est une épidémie, dira une animatrice de la radio locale. Quand ces jeunes filles ont-elles cessé d’être des enfants ? »

Une question qui prend tout son sens dans cette scène, ô combien troublante, où l’on nous présente un hôpital pédiatrique, plus précisément : l’aile pour les mères enfants, incarnation ultime de l’« institutionnalisation de l’agression », aux yeux de la réalisatrice. Ici, les papillons au mur n’adoucissent en rien les images qu’on y devine (où les visages, bien évidemment, ont été brouillés) : de tout petits corps beaucoup trop arrondis, de minuscules bras qui portent d’aussi minuscules bébés. En un mot : des vies brisées. Littéralement.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Image tirée du film

Heureusement, le film ne se clôt pas que sur l’amertume. Mais risque une note d’espoir. Sur fond de musique hip-hop de jeunes femmes engagées, on comprend que de plus en plus, avocats et militants travaillent ensemble et d’arrache-pied pour sauver toutes ces soi-disant criminelles malgré elles. D’ailleurs, ici et là, et au compte-gouttes, une nouvelle d’acquittement tombe. C’est le cas de Teodora, tiens, acquittée au bout de 10 ans d’emprisonnement (au lieu de 35 !). À voir.

En Deuda con Todas (Indebted to All Women) est présenté jusqu’au 12 décembre, dans le cadre du Festival de films féministes de Montréal.

> Consultez le site du Festival de films féministes de Montréal