Elle avait l’air d’une enfant recevant le cadeau de Noël de ses rêves. Les yeux remplis d’étoiles, le sourire gamin. Seule au milieu de la scène, devant les flashs des photographes et un tonnerre d’applaudissements. À Berlin, un Ours d’or à la main.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Je m’en souviens comme si c’était hier. Cela fera 20 ans dans deux mois. Martine Chartrand remportait en février 2001 le prix du meilleur court métrage de la Berlinale grâce à Âme noire, magnifique film d’animation sur l’émancipation des Noirs. L’un des deux Ours d’or – récompense suprême – remis annuellement au Festival de Berlin. Elle n’avait pas 40 ans.

L’artiste montréalaise recevra un nouveau prix prestigieux, pour l’ensemble de son œuvre, ce samedi 5 décembre : le prix René-Jodoin, récompense honorifique décernée depuis cinq ans par les Sommets du cinéma d’animation de la Cinémathèque québécoise. « Le prix vise à souligner l’engagement d’un artiste, son désir de transmettre un savoir-faire et le rayonnement de l’œuvre. Nous estimons que Martine mérite amplement ce prix », m’explique Marco de Blois, directeur artistique des Sommets du cinéma d’animation.

Il a parfaitement raison. Martine Chartrand est une artiste exceptionnelle qui multiplie les ateliers et les classes de maître partout dans le monde. « J’étais tellement émue quand Marco m’a appris la nouvelle que j’ai dû raccrocher le téléphone et le rappeler plus tard ! me confie-t-elle en riant. J’ai été très touchée. Ce prix célèbre ce que j’ai toujours fait, c’est-à-dire d’offrir le plus possible une harmonie en art et dans le monde. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La cinéaste d'animation Martine Chartrand

Pour comprendre la démarche, à la fois artistique et humaniste, de Martine Chartrand, il faut voir l’émouvant documentaire que lui a consacré Serge Giguère, Le mystère MacPherson (2014), sur la création de son splendide troisième film, MacPherson (2012), inspiré de la chanson homonyme de Félix Leclerc.

On voit la cinéaste à l’œuvre, pratiquant un art très physique, peignant à la fois avec un pinceau et avec ses doigts, ce qui donne une texture unique à ses films, et faisant des découvertes, à force de recherches, sur son personnage principal.

Tous les films de Martine Chartrand (offerts gratuitement sur la plateforme numérique de l’ONF) sont nés de la même technique d’animation de peinture sur verre. Elle peint un tableau à la fois, qu’elle photographie avec une caméra 35 mm, puis l’efface et le remplace par le prochain. Douze tableaux par seconde de film. Huit minutes de film pour 10 000 tableaux…

« Une minute de film pour une année de travail », m’avait résumé Martine Chartrand au moment de présenter MacPherson au Festival des films du monde, où il a remporté les prix du jury et du public pour le meilleur court métrage. Un travail d’orfèvre. Comme son mentor russe, Alexandre Petrov, auprès duquel elle a étudié à Moscou à l’époque où il réalisait Le vieil homme et la mer (Oscar du meilleur court métrage d’animation en 2000), Martine Chartrand est devenue une sommité mondiale de la peinture sur verre.

Elle a mis sept ans à réaliser Âme noire, dont on a pu voir des extraits dans le récent documentaire d’Isabelle Racicot (Pour mes fils, mon silence est impossible), à Radio-Canada, pour illustrer l’esclavagisme au début de la colonie. Puis, elle a travaillé huit ans sur MacPherson, un hommage au premier ami de Félix Leclerc, Frank Randolph MacPherson – qui n’était pas draveur, comme dans la chanson, mais ingénieur-chimiste d’origine jamaïcaine –, ainsi qu’à tous les Noirs qui ont bâti le Québec et dont la mémoire a été mal préservée.

Ces pionniers et pionnières noirs sont du reste au cœur du projet de maîtrise que termine Martine Chartrand à l’UQAM en arts visuels et médiatiques. C’est d’ailleurs en réponse à la quasi-absence de représentation de la présence de Noirs dans l’histoire du Québec et du Canada que Martine Chartrand a voulu réaliser Âme noire, récit lumineux que transmet une grand-mère à son petit-fils.

Il y a quelque chose qui manque dans l’enseignement de l’histoire et dans les manuels scolaires. Aller à la rencontre de l’autre, c’est du travail ! Moi, je suis une enfant adoptée des années 60. On ne m’a jamais raconté mon histoire. Elle m’a été enlevée. Mon histoire haïtienne, je la découvre encore.

Martine Chartrand, cinéaste d'animation

Élevée dans une famille d’adoption à Rivière-des-Prairies, Martine Chartrand a subi le racisme très tôt. À l’enfance, dit-elle, elle s’est fait traiter de tous les mots injurieux qu’on réservait à l’époque aux autochtones et aux Noirs.

La cinéaste a beau avoir remporté quantité de prix internationaux – pas moins de 23 prix seulement pour Âme noire –, on sent que le prix René-Jodoin qu’on lui remet aujourd’hui a pour elle une signification particulière dans le contexte du mouvement Black Lives Matter.

« C’est une grande joie, surtout au terme d’une année difficile au niveau planétaire avec la pandémie et, pour les gens des communautés noires et autochtones, avec la mort de George Floyd et celle de Joyce Echaquan, plus près de chez nous. Je me sens reliée à leurs histoires. J’ai été estomaquée par les images de leur mort. C’est du cinéma-vérité qui va m’habiter toute ma vie. En même temps, on est en grande effervescence. On existe tout à coup. »

Au terme de sa maîtrise, au printemps, elle compte préparer une exposition de ses œuvres, s’attaquer à un projet de long métrage qu’elle a en tête depuis un moment ainsi qu’à un court métrage d’animation inspiré de l’œuvre du poète haïtien Anthony Phelps. Elle souhaite depuis longtemps se rendre en Haïti pour donner des classes de maître et des ateliers de peinture.

« Je veux m’inspirer du pays de mon père biologique. On me dit qu’on présente mes films dans les écoles là-bas ! J’ai beaucoup voyagé depuis 20 ans et je ne m’attendais pas à ce que mes films interpellent autant de gens », dit-elle en affichant son sourire d’éternelle jeunesse.

Ce n’est pourtant pas étonnant. Ses films ont une qualité poétique, visuelle, sonore, artistique qui est universelle. C’est sans doute pour cette raison que ses œuvres d’art éphémère, immortalisées sur pellicule, sont aussi célébrées et que personne ne doute de leur pérennité. Sauf peut-être Martine Chartrand, de nature humble et discrète, portée davantage à parler des autres, ses collaborateurs, ses mentors, l’artiste visionnaire qu’était René Jodoin, plutôt que d’elle-même.

Une chose est sûre, elle continuera de créer. C’est plus fort qu’elle. « L’époque est incertaine. On a besoin de beaucoup de poésie et d’espoir. L’art, ça sert à ça. À donner le goût de vivre aux gens. Arrêtez de dire que l’art ne sert à rien ! »

Promis.