Trois ans après le tournage, et plus d’un an après sa sortie ailleurs dans le monde, A Rainy Day in New York, de Woody Allen, est enfin accessible au public nord-américain. À l’occasion de sa sortie en ligne — et en Blu-ray/DVD —, nous retraçons l’histoire de ce film emporté dans la vague du mouvement #metoo.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Un 48e long métrage

Woody Allen a commencé le tournage de A Rainy Day in New York le 11 septembre 2017. Cette nouvelle comédie sentimentale met en vedette trois acteurs issus d’une nouvelle génération — Timothée Chalamet, Elle Fanning et Selena Gomez — et relate les difficultés inattendues que rencontrent deux jeunes tourtereaux qui s’étaient promis de passer une fin de semaine en amoureux à New York. Diego Luna, Rebecca Hall, Jude Law et Liev Schreiber font aussi partie de la distribution. Fidèle à sa démarche, le réalisateur d’Annie Hall fait écho au style des comédies romantiques issues de l’âge d’or hollywoodien. Les deux films précédents du cinéaste sont Café Society (film d’ouverture du Festival de Cannes en 2016) et Wonder Wheel (2017).

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Timothée Chalamet et Elle Fanning dans A Rainy Day in New York, un film de Woody Allen

La polémique

L’affaire Harvey Weinstein éclate au beau milieu du tournage de A Rainy Day in New York, entraînant dans la foulée les mouvements #Time’sUp et #metoo. Les allégations d’agression sexuelle pesant sur Woody Allen, formulées par Dylan Farrow, sa propre fille adoptive, refont alors surface. En 1992, au moment des faits allégués, des procédures judiciaires ont été entreprises, mais aucune accusation n’a été retenue, même si à l’époque, Frank Maco, procureur du district de Litchfield, dans l’État du Connecticut, a déclaré disposer d’assez d’éléments pour inculper le cinéaste. Cette histoire est ponctuellement ressortie depuis 25 ans sans avoir le moindre impact sur la carrière du réalisateur de Crimes and Misdemeanors, ni sur sa réputation. Mais cette fois, ça ne passe plus. Le tournage n’est pas encore terminé quand Griffin Newman, acteur qui n’a qu’une seule scène dans le film, évoque sur Twitter son regret d’avoir joué dans A Rainy Day in New York. Il annonce aussi que son cachet sera versé à l’organisation Rape, Abuse & Incest National Network (RAINN). D’autres interprètes imiteront ensuite son geste.

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Woody Allen et le directeur photo Vittorio Storaro sur le plateau de A Rainy Day in New York

Largué par Amazon Studios

A Rainy Day in New York est le troisième long métrage de Woody Allen dont le financement a été assuré par Amazon Studios. Le mouvement #metoo ayant engendré une nouvelle prise de conscience dans le milieu culturel, les bonzes d’Amazon Studios ont décidé d’annuler la sortie du long métrage et de mettre un terme à leur collaboration avec le cinéaste. En février 2019, Woody Allen a poursuivi en justice le diffuseur en ligne pour une somme de 68 millions de dollars en affirmant que l’entreprise a résilié le contrat « pour de vagues raisons », en se basant sur des « allégations non fondées, vieilles de 25 ans ». Une entente à l’amiable, dont la nature n’a jamais été divulguée, a été négociée. La Pologne fut le premier territoire où A Rainy Day in New York a pris l’affiche, le 26 juillet 2019. Plusieurs autres pays européens ont emboîté le pas. En France, où Woody Allen est considéré comme un dieu, Un jour de pluie à New York a attiré près de 600 000 spectateurs. En Amérique du Nord, la société MPI Media Group a récupéré les droits d’exploitation du film il y a quelques mois à peine.

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Timothée Chalamet et Woody Allen sur le plateau de A Rainy Day in New York

Des acteurs prennent leurs distances

L’époque où pratiquement toutes les actrices et tous les acteurs rêvaient de tourner sous la direction de Woody Allen est maintenant révolue. Si certains d’entre eux ont pris la défense du cinéaste en évoquant le bénéfice du doute (Diane Keaton, Scarlett Johansson et Javier Bardem, notamment), d’autres ont carrément pris leurs distances. Dans une interview accordée récemment au magazine Vanity Fair, Kate Winslet, vedette de Wonder Wheel, a déclaré que le mouvement #metoo l’avait fait beaucoup réfléchir : « C’est comme, mais what the f…, qu’est-ce que j’avais à faire à travailler avec Woody Allen et Roman Polanski ? »

Si Jude Law, sans se prononcer sur l’affaire, a déploré que A Rainy Day in New York soit privé de sortie, la plupart des interprètes du film se sont désolidarisés de Woody Allen. Dans un message Instagram publié en janvier 2018, Timothée Chalamet a annoncé que son cachet irait à des organismes comme RAINN et le LGBT Center of New York en expliquant que la qualité d’un rôle ne serait désormais plus le seul critère pour le guider dans ses choix. « Je veux être digne de me tenir aux côtés d’artistes courageux qui se battent pour que tous puissent être traités avec le respect et la dignité qu’ils méritent », a-t-il écrit. Selena Gomez et Rebecca Hall ont aussi contribué financièrement à des organismes venant en aide aux victimes d’agressions sexuelles. Cherry Jones, formidable dans le rôle de la mère du personnage qu’incarne Timothée Chalamet, a préféré ne pas condamner le cinéaste en affirmant ne pas connaître la vérité.

PHOTO ANDER GILLENEA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Au festival de San Sebastián, Woody Allen était en duplex lors de la conférence de presse consacrée à Rifkin’s Festival, son plus récent film.

Qu’advient-il de Woody Allen ?

Même s’il est presque devenu persona non grata dans le milieu du cinéma américain, Woody Allen, qui aura 85 ans le 1er décembre, continue néanmoins de tourner. Son plus récent film, Rifkin’s Festival, a ouvert le festival de San Sebastián le 18 septembre. Mettant en vedette Wallace Shawn, Gina Gershon, Louis Garrel, Elena Anaya, Sergi López et Christoph Waltz, cette nouvelle comédie sentimentale met cette fois l’accent sur un homme et une femme formant un couple plus mûr, qui se permettent une aventure extraconjugale de part et d’autre. Le récit a justement pour cadre le festival de cinéma se tenant chaque année dans la ville balnéaire basque. Pour l’instant, l’ensemble de la critique anglo-saxonne n’est guère plus favorable qu’elle ne l’a été — contrairement à la très enthousiaste critique française — pour A Rainy Day in New York. Aux dernières nouvelles, aucune société susceptible de distribuer ce film en Amérique du Nord n’en avait encore acquis les droits d’exploitation. L’été dernier, Woody Allen a par ailleurs publié son autobiographie, intitulée Apropos of Nothing (Soit dit en passant).

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Selena Gomez et Timothée Chalamet dans A Rainy Day in New York, un film de Woody Allen

Notre verdict

On ne marquera pas A Rainy Day in New York d’une pierre blanche dans l’œuvre du réalisateur de Midnight in Paris, mais il émane néanmoins de cette comédie romantique un charme certain. Ce film léger, qui marque le retour de Woody Allen à Manhattan, où il n’avait pas tourné depuis un bon moment, est traversé d’un bout à l’autre par l’affection tangible qu’éprouve le cinéaste pour sa ville. On sent le plaisir qu’il prend à la filmer, magnifiquement bien sûr, grâce aux images — superbes — de Vittorio Storaro. Puis, le sens du dialogue du vétéran cinéaste est toujours aussi aigu. Dans ce tourbillon sentimental, construit cette fois autour de jeunes personnes, Timothée Chalamet crève l’écran dans le rôle d’un jeune homme idéaliste, face à Elle Fanning, dont le rôle de journaliste apprentie est toutefois très grossièrement dessiné. Le cinéaste profite aussi de l’occasion pour décocher quelques flèches envers le milieu du cinéma, tout autant qu’envers les membres de la haute société. Mais au-delà du récit, A Rainy Day in New York distille aussi une grosse bouffée de nostalgie allenienne en évoquant l’atmosphère des films emblématiques du réalisateur de Manhattan.

A Rainy Day in New York (Un jour de pluie à New York en version française) est offert sur iTunes (Apple TV) et Google Play. Aussi en Blu-ray/DVD.