(New York) Ils ont vu percer Ryan Coogler (Black Panther), Barry Jenkins (Moonlight) ou Jordan Peele (Get Out) et saluent des progrès, mais beaucoup de réalisateurs afro-américains se heurtent encore à un milieu du cinéma loin de les accueillir à bras ouverts.

Thomas URBAIN
Agence France-Presse

Charlie Buhler voulait faire un film d’action, un thriller sur fond de pandémie, une idée qui la travaillait bien avant le coronavirus.

La jeune trentenaire, métisse, est allée frapper à des portes, mais « c’est déjà dur pour une femme de faire un film d’action, alors une femme de couleur… »

Sans aucun moyen, elle a tout de même réalisé Before the Fire, en partie dans la ferme de sa grand-mère, dans le Dakota du Sud dont elle est originaire. Le film a été sélectionné au festival international de Harlem, qui s’achève ce dimanche, en version virtuelle.

Ces cinq dernières années, un nombre inédit de metteurs en scène afro-américains ont accédé à la reconnaissance mondiale, dans des genres très différents, le plus visible étant Ryan Coogler, dont le Black Panther a ramassé 1,3 milliard de dollars au box-office.

« Les choses ont changé », observe Cheryl Hill, productrice noire et ancienne cadre des studios Disney. « Il y a plus de demandes. […] On ne peut pas encore parler de 2020, mais 2018 et 2019 ont été de bonnes années. J’ai espoir. »

Tous mentionnent le rôle des plateformes vidéo, Netflix notamment, qui ont ouvert des horizons aux minorités.

La baisse du prix du matériel et l’accès à internet ont aussi permis de faire plus facilement des films et de les présenter au public.

« Quand j’ai commencé », il y a plus de 20 ans, « ils disaient : il n’y a pas de marché » pour les films avec des acteurs noirs, se souvient Cheryl Hill, co-fondatrice de la Harlem Film Company. « La suite a prouvé que c’était ridicule. »

Les Oscars montrent la voie

Mais les portes ne se sont pas ouvertes en grand pour autant, constatent de nombreux professionnels.

« Je n’allais nulle part », se souvient Charlie Buhler, 32 ans aujourd’hui, « alors que les hommes blancs de mon âge gravissaient les échelons parce qu’on leur donnait leur chance, bien qu’ils n’aient aucune expérience. »

« L’industrie du cinéma est basée, depuis longtemps, sur l’apprentissage », explique Jonathan Tazewell, dont le film Gotta Get Down To it, a également été retenu par le festival, connu pour son ouverture à la diversité.

« L’idée, c’est vraiment de pousser quelqu’un que tu connais », dit-il. « Et si cela n’arrive qu’entre une personne blanche et une autre personne blanche, alors le visage de l’industrie ne peut pas changer. »

En 2019, la proportion des comédiens noirs dans les films aux États-Unis était de 15,7 %, supérieure à leur part dans la population américaine (13,4 %), selon une étude publiée début septembre par l’Annenberg Inclusion Initiative, un centre de réflexion rattaché à l’Université de Californie du Sud (USC).

Mais derrière la caméra, parmi les 100 films américains à avoir rapporté le plus, seuls 6,3 % des réalisateurs étaient afro-américains. Quelque 93 % des producteurs étaient des hommes blancs.

La semaine dernière, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences a mis en place une série de critères qu’une œuvre devra remplir pour prétendre à l’Oscar du meilleur film, à compter de 2024.

Distribution, équipe technique, mais aussi production, ou programmes d’apprentissage à destination des minorités, il faudra désormais donner des gages de diversité.

Depuis sa création il y a 15 ans, le festival de Harlem a dans son ADN la mission de « présenter un nombre important de films (qui émanent de) voix sous-représentées », selon Nasri Zacharia, le directeur de programmation. « Nous donnons de la visibilité, de la reconnaissance. »

Pour Jonathan Tazewell, c’est maintenant aux grands festivals d’emboîter le pas, en adoptant des mesures similaires à celles des Oscars.

« La discrimination positive a mauvaise réputation parce que derrière, il y a l’idée que les gens qui en bénéficient ne le méritent pas », considère Charlie Buhler, « alors que ce n’est pas le cas. La communauté blanche bénéficie d’une forme de discrimination positive depuis des siècles. »

L’accélération du mouvement Black Lives Matter depuis le printemps infusera-t-elle le milieu de la culture en général et celui du cinéma en particulier ?

« Après le début du #metoo », se souvient Charlie Buhler, « j’ai senti une vraie évolution dans les relations entre hommes et femmes. J’espère que ce sera la même chose cette fois. »