Alors que la machine hollywoodienne s’est retrouvée fortement grippée par la pandémie, un jeune réalisateur montréalais a tiré son épingle du jeu en tournant un long métrage au Japon avec une équipe et un budget rachitiques, mais en bénéficiant de l’appui de la population locale et d’artistes désœuvrés. Dans des conditions épiques, il vient ainsi de boucler Sayo, un film fantastique d’inspiration miyazakienne qui sera présenté au festival Fantasia.

Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

Établi à Tokyo depuis cinq ans et naviguant entre Montréal, les États-Unis et l’Asie, Jérémy Rubier est souvent amené à faire des rencontres marquantes. L’une d’elles implique Nagisa Chauveau, actrice franco-japonaise en deuil de sa sœur jumelle, à qui elle n’a pu faire ses adieux. Touché par son histoire, le réalisateur décide, fin 2019, d’en tirer un film à saveur fantastique, où la jeune femme jouera son propre rôle. Montant dans un taxi conduit par un demi-dieu afin de saluer sa sœur dans le monde des défunts, Nagisa perdra cependant une année de sa vie par heure passée dans le véhicule. Seul détail non prévu dans le scénario : l’épidémie qui, dans le monde réel, s’apprête à déferler sur le monde et, donc, sur le Japon, où doit se dérouler le tournage.

PHOTO OLIVIER JEAN, LAPRESSE

Le réalisateur Jérémy Rubier.

Limité par un budget très loin de la catégorie sumotori (quelque 20 000 $, agrégat d’économies, de financement personnel et de mécénat) et les impératifs sanitaires, Jérémy Rubier s’adapte et cherche une île isolée, loin des foules tokyoïtes. Il jette son dévolu sur celle de Sado, dans l’ouest de l’archipel, une ancienne île-prison idoine pour l’atmosphère et les plans contemplatifs recherchés. Et il y trouvera bien plus qu’un décor, puisque les insulaires ont accepté de prêter main-forte à la production. « J’avais réduit l’équipe au minimum pour éviter les contaminations, avec seulement deux acteurs professionnels, dont le Canado-Japonais Jai West. Mais le maire de l’île et de nombreux locaux nous ont aidés à créer le film. On nous a orientés vers un moine de 87 ans, pas du tout acteur, qui a accepté de jouer pour nous ! », évoque le réalisateur franco-québécois, dont l’équipe éclectique – Chinois, Singapourien, Suisse et autres porte-drapeaux – a rapidement charmé les habitants, d'autant que ses membres parlent tous japonais. Des aînées ont même accepté de reproduire un rituel folklorique, naviguant sur des tonneaux de leur fabrication, tandis que les pêcheurs du coin ont préparé pour eux des bentos frais (boîtes à déjeuner nipponnes).

PHOTO TIRÉE DU FILM SAYO

Jai West, qui a joué dans Survive Style 5+, endosse ici le rôle d’un chauffeur de taxi demi-dieu.

Toutefois, d’autres caisses s’étaient vidées, notamment celle du budget. « Transporter et payer un minimum une petite équipe sur une semaine, faire des plans extérieurs, avec des drones, ça coûte beaucoup d’argent… », rappelle le réalisateur, qui a rusé pour tourner la situation pandémique à son avantage.

PHOTO FOURNIE PAR JÉRÉMY RUBIER

Le tournage s’est déroulé rapidement, pendant une semaine, dans l’île de Sado. Un travail de repérage a été effectué avant que l’équipe ne se rende sur place.

Mise sur pied d’un coup de main

De retour à Montréal au printemps, Jérémy Rubier fera son confinement sous le signe de la postproduction… et de l’appel à contribution. À grand renfort d’annonces sur des forums et dans les réseaux sociaux, il sollicite monteurs et spécialistes en effets spéciaux pour sublimer Sayo. Message reçu : artistes et techniciens professionnels du Japon, de l’Inde, de l’Australie ou de Montréal (dont Théophile Mur, qui a travaillé sur le dernier Blade Runner), inoccupés en raison de la pause hollywoodienne, lèvent la main et acceptent de donner gracieusement un coup de baguette magique. « Ils m’ont aidé à transformer l’île en quelque chose de plus fantastique. Je n’ai jamais vu un tel engouement pour me prêter main-forte », s’enthousiasme le réalisateur, qui a cherché à faire vibrer leur fibre artistique. « En toute transparence, j’ai dit que je n’avais pas de budget. Mais la COVID a apporté une effervescence artistique qui a permis à certains de pouvoir s’épanouir sur des projets non commerciaux. » Idem pour la musique, composée à distance par l’Écossaise Luci Holland, ou encore pour l’affiche du film. Avec les conditions imposées par la COVID-19, « le cinéma à microbudget a de beaux jours devant lui », estime-t-il.

PHOTO TIRÉE DU FILM SAYO

L’actrice franco-japonaise Nagisa Chauveau joue son propre rôle.

Miyazaki, moine et mémoire

Le fruit de cette entraide humaine et technique sera présenté au festival Fantasia, qui diffusera sur le web sa programmation du 20 août au 2 septembre. On y découvrira l’histoire de Nagisa et Sayo, mettant de l’avant des pans des traditions locales, du bouddhisme et du shintoïsme, croyance animiste regorgeant de rites et de mythologies, très prégnante au Japon. Sayo vise ainsi à transposer la poétique mystérieuse d’Hayao Miyazaki, grand manitou du film d’animation nippon, dans un long métrage avec acteurs. Et même durant le tournage, réalité et fiction ont conflué. « Le moine nous a dit : ‟Je vais faire une cérémonie pour laisser partir l’âme de Sayo, mais vous ne pourrez faire qu’une seule prise, parce qu’une fois la cérémonie terminée, son âme ne sera plus sur Terre !” », narre Jérémy Rubier.

PHOTO TIRÉE DU FILM SAYO

Un moine résidant dans un temple dédié au Lapin a accepté de jouer un rôle, même s’il n’avait aucune expérience en la matière. C’est l’administration locale qui avait recommandé cette piste à l’équipe de production.

Désireux de graver sur pellicule des traditions culturelles asiatiques en voie d’extinction, ce dernier dit en outre déplorer le placage de standards et d’une esthétique américaine ou étrangère sur le cinéma asiatique, et souhaite participer à la nouvelle vague de films indépendants portant un regard plus fidèle sur l’Asie. « J’espère créer un cinéma hybride qui respecte le pays où je fais mes films et s’adresse aussi aux étrangers, tout en visant un public très large », conclut-il.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Un coup de main a aussi été donné pour la confection de l’affiche du film.