Quel impact a la disparition et l’assassinat de multiples femmes autochtones sur leurs frères et sœurs ? C’est la question que pose la réalisatrice mohawk Sonia Bonspille Boileau dans son film Rustic Oracle, qui prend l’affiche ce vendredi. La Presse s’est entretenue avec la cinéaste de Kanesatake, qui a vécu la crise d’Oka en direct à l’âge de 11 ans.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Vous avez commencé le film avant que la question des autochtones disparues et assassinées ne fasse les manchettes. Pourquoi ?

Dans les communautés autochtones, on en parle depuis longtemps. Personnellement, j’ai eu quelques disparitions qui étaient plus en périphérie, deux filles de Kitigan Zibi, la communauté d’appartenance de mon conjoint [Jason Brennan, le producteur du film], une fille de Kahnawake et une histoire dans ma communauté, Kanesatake. Donc je connais des gens qui ont vécu de plus près ces drames-là. Moi, étant maman avec des enfants, c’est sûr que j’ai eu le cœur brisé en voyant ces familles-là, certaines de ces femmes-là avaient des petits frères ou des petites sœurs. Je me suis demandé comment elles pouvaient vivre cette situation.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Sonia Bonspille Boileau (à droite)

On parle beaucoup de l’impact des disparitions sur les mères, moins sur la fratrie.

Oui, et pourtant ça affecte tellement les frères et sœurs. Ça va former ce qu’ils vont devenir comme adultes. En même temps, il y a chez les enfants une résilience naturelle, une capacité de trouver du beau même dans des situations laides. J’ai aussi voulu montrer la relation mère-fille avec la petite sœur. Dans la tragédie, en partant à la recherche de la grande sœur, elles se retrouvent. J’ai deux belles-filles de 15 et 13 ans et un fils qui aura 10 ans dans deux semaines. Il a l’âge d’Ivy, le personnage principal.

Le périple de la mère et de la petite sœur les mène à Val-d’Or. Est-ce qu’il y a davantage de problèmes de disparitions en périphérie ?

Non, le cas qui a déclenché le mouvement est celui de Tina Fontaine, à Winnipeg. Le trajet dans mon film spécifiquement tire son origine de la route canadienne où Montréal et Toronto sont des plaques tournantes, mais aussi Val-d’Or, d’où les filles sont amenées à Thunder Bay pour aller vers les États-Unis.

Le titre en français, Vivaces, semble a priori plus positif que le titre original anglais.

C’est moi qui l’ai choisi. On aimait bien le mot vivaces, parce que dans le film il y a une longue métaphore sur les fleurs. Ceci dit, j’ai découvert que « rustic oracle » est un terme poétique pour désigner le pissenlit. Ça fait référence aux rêves à répétition qui ne sont finalement peut-être pas des rêves, mais des souvenirs.

Votre dernier film, Le Dep, était en français, alors que celui-ci est en anglais.

Je suis parfaitement bilingue, alors ça ne change pas grand-chose d’écrire en français ou en anglais. Pour Le Dep, j’ai travaillé en français parce que je voulais travailler avec Ève Ringuette, alors forcément, je devais avoir une histoire innue, en innu ou en français. Jason et moi, on voulait voir comment était le marché anglophone, et comme je voulais faire le film dans ma communauté, il fallait que ce soit en anglais ou en kanyen’kéha.

Est-il plus facile de trouver une équipe et des acteurs autochtones pour un film en anglais ?

Ça n’avait pas été difficile pour Le Dep, mais c’est sûr qu’il y a un bassin plus grand au niveau du casting.

Et la réception ?

Les gens reconnaissent plus la signature québécoise avec un film en français. En anglais, on fait la comparaison avec les films américains. Et la compétition est plus grande, on n’a qu’à penser à Red Snow, Blood Quantum ou Body Remembers.

Est-ce que le financement est plus facile à trouver maintenant ?

Oh, mon dieu, vraiment ! Ça vaut la peine de préciser que ça serait le fun un monde où les meilleurs films se feraient peu importe les origines culturelles, mais la réalité est que jusqu’à tout récemment, on n’avait même pas le pied dans l’engrenage, les organismes de financement étaient fermés à notre façon de voir le cinéma.

Votre façon de voir le cinéma ?

Par exemple, je ne voulais rien savoir des stéréotypes que j’avais vus en grandissant. Dans le cinéma américain, surtout, les femmes autochtones étaient soit des femmes faciles, soit méchantes, ou devaient se faire sauver par l’homme blanc. Elles avaient toutes en commun de finir par mourir.

Quel est votre prochain projet ?

Ma première série dramatique. Il s’agit de l’histoire en six épisodes d’une famille qui a vécu les pensionnats autochtones au Québec, en territoire algonquin. On pense parfois qu’il n’y a pas eu de pensionnats francophones, mais il y en a eu neuf [sur 130 pensionnats au Canada, selon l’Encyclopédie canadienne]. C’est seulement que la durée était moins longue : au Canada anglais, ça a duré 150 ans, au Québec, 70 ans. Mais la destruction culturelle était la même.