L’absence de nouvelles superproductions hollywoodiennes a créé un vide cet été dans les salles de cinéma, même si certains distributeurs québécois profitent de l’occasion pour proposer leurs œuvres aux cinéphiles. Mais dans ce contexte encore très incertain, un proche retour à la normale semble encore difficilement envisageable.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

L’équilibre est difficile à trouver. D’un côté, les exploitants réclament des films susceptibles d’attirer les foules pour relancer leurs salles de cinéma, de l’autre, des distributeurs hésitent à mettre à l’affiche trop tôt des longs métrages qui, dans le contexte de la pandémie et de la distanciation physique, ne pourraient probablement pas atteindre leur plein potentiel commercial.

Le nouveau mois qui s’amorce sera sans doute riche d’enseignements à cet égard. Et crucial. Quand le studio Warner Bros. a d’abord annoncé remettre à une date indéterminée la sortie de Tenet (Christopher Nolan), qui devait alors prendre l’affiche le 12 août, quand Disney a emboîté le pas en reportant la sortie de Mulan (prévue le 21), les distributeurs locaux se sont mis à combler le vide en proposant de nouveaux films. On sait maintenant que Warner a choisi de lancer Tenet sur le marché international avant de le mettre progressivement à l’affiche aux États-Unis en septembre. Les cinéphiles québécois auront l’occasion de voir ce film très attendu, qui met en vedette John David Washington et Robert Pattinson, le 27 août.

L’expérience concluante de Suspect numéro un

La société Les Films Séville, qui a pris le pari de mettre à l’affiche Target Number One (Suspect numéro un) le 10 juillet (une semaine après la réouverture des salles au Québec), a alors annoncé la sortie, le 14 août, de Mon cirque à moi, un film de Myriam Bouchard dont l’une des têtes d’affiche est Patrick Huard. Entract Films sort vendredi Flashwood, le premier long métrage de Jean-Carl Boucher à titre de réalisateur. Le mois prochain, Maison 4:3 lancera Nadia, Butterfly le 18 septembre (le film de Pascal Plante fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes) et, une semaine plus tard, Entract Films proposera La déesse des mouches à feu, un film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, chaleureusement accueilli à la Berlinale l’hiver dernier.

« Il est certain que notre décision de sortir Mon cirque à moi le 14 août découle en grande partie du fait qu’aucun gros film hollywoodien ne sort avant Tenet, indique Victor Rego, vice-président principal chez Les Films Séville. L’expérience concluante que fut pour nous Suspect numéro un, qui a maintenant engendré un box-office de près de 550 000 $, a aussi pesé dans la balance. Nous sommes vraiment très contents du résultat. Nous avons aussi attendu l’annonce du gouvernement sur la possibilité d’accueillir 250 personnes dans une salle, plutôt que 50, avant d’annoncer la sortie de Mon cirque à moi. »

Une approche plus prudente

Tous n’ont pas une vision aussi optimiste. Christian Larouche, des Films Opale, préfère jouer de prudence. Distributeur de Tu te souviendras de moi (Éric Tessier) et du Club Vinland (Benoit Pilon), qui devaient tous deux sortir le printemps dernier, de même que du Guide de la famille parfaite, du tandem Louis Morissette (scénario) et Ricardo Trogi (réalisation), le vétéran ne compte prendre aucune décision avant l’automne, malgré les pressions qui viennent de partout.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Louis Morissette et Catherine Chabot pendant le tournage du Guide de la famille parfaite, film de Ricardo Trogi

Fermetures

« Je suis encore très frileux, dit-il. Quand je vois des cinémas fermer leurs portes à Gatineau ou à Sainte-Adèle, je ne trouve pas ça encourageant. Je n’ai pas envie de lancer mes films dans la jungle et qu’au bout du compte, leur box-office soit quatre fois moins élevé que celui qu’ils auraient potentiellement pu atteindre en temps normal. Tout le matériel est déjà prêt, mais je préfère me donner encore un peu de temps pour voir comment les choses vont évoluer. »

Tom Fermanian, propriétaire du cinéma Pine à Sainte-Adèle, dont au moins les deux tiers de la programmation est habituellement constituée de films américains, a annoncé cette semaine devoir se résoudre, comme l’a fait le Cinéma 9 à Gatineau, à fermer temporairement le Complexe 2 de son cinéma, faute d’approvisionnement en nouveaux films et de spectateurs.

« Nous n’avons aucun soutien des gouvernements, explique-t-il. C’est épouvantable. La ministre Nathalie Roy a annoncé un programme de 51 millions de dollars pour relancer l’industrie du cinéma, mais il n’y a strictement rien pour nous là-dedans. Il me semble qu’on fait quand même partie de la chaîne ! Le Complexe 2 restera fermé au moins deux semaines, mais il faudra voir ensuite parce qu’il y aura peut-être une petite reprise à ce moment-là. On a su cette semaine que Unhinged, avec Russell Crowe, et Bob l’éponge vont sortir le 14 août. On suit ça au jour le jour. »

Au ralenti

Pour Mario Fortin, qui dirige à Montréal les destinées du Cinéma Beaubien, du Cinéma du Parc et du Cinéma du Musée, la perspective est différente, mais ne relève néanmoins pas de l’évidence. Comme ses collègues, il estime que peu de salles sont assez grandes pour que l’autorisation d’accueillir 250 spectateurs ait un impact significatif, étant donné que la distanciation physique reste la même. Dans la plus grande salle du Cinéma Beaubien, 27 spectateurs supplémentaires pourront être admis.

« Notre programmation étant constituée de films québécois et internationaux, l’absence des Américains ne nous concerne pas vraiment, explique-t-il. Mais nous tournons évidemment au ralenti depuis le 3 juillet. Nos revenus ne couvrent pas nos dépenses, loin de là. D’autant qu’avec l’instauration des mesures sanitaires, il nous a fallu embaucher du personnel et acheter de l’équipement. Nos frais d’exploitation sont aussi plus élevés. Au Beaubien, il faut ajouter 400 $ par semaine seulement en produits de nettoyage. Et tout le reste suit. Il m’en coûte de 30 à 40 % de plus pour les salaires. »

Une étape importante pour Cineplex

Du côté des grandes chaînes, l’absence de tout nouveau produit américain au mois de juillet a d’évidence eu un effet. Plus tôt cette semaine, Vincent Guzzo, des cinémas Guzzo, a même déclaré à La Presse que s’il avait pu prévoir la tournure des évènements, il n’aurait pas rouvert ses salles avant le 3 août.

Chez Cineplex, la plus grande chaîne d’exploitation au Canada, on préfère emprunter une approche plus progressive. Au centre-ville de Montréal, le cinéma du Quartier latin et le Cinéma Banque Scotia sont opérationnels. Le Cineplex Forum devrait en principe rouvrir dans deux semaines. Ce week-end représente d’ailleurs une étape importante pour l’exploitant, car depuis vendredi, 35 complexes multisalles de plus sont en activité au Canada, dont 25 en Ontario. On en est maintenant à 80 au pays.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Josh Hartnett dans Target Number One (Suspect numéro un), film de Daniel Roby

« On y va par phases, explique Daniel Séguin, vice-président à l’exploitation – Est du Canada et directeur général pour le Québec. D’ici les trois prochaines semaines, l’ensemble de nos cinémas du Québec devraient être ouverts. Quand le gouvernement a donné le feu vert pour une réouverture le 3 juillet, nous nous attendions évidemment à ce que des films comme Tenet et Mulan sortent au cours du mois. Nous avons dû composer avec ces absences, mais je dirais qu’au Québec, on s’en est quand même bien sorti dans les circonstances, grâce à la collaboration des distributeurs locaux. Mais on est encore loin d’un temps normal. »

Par ailleurs, une entente conclue entre le studio Universal et la chaîne AMC aux États-Unis a fait couler beaucoup d’encre dans la presse spécialisée américaine. Les films distribués par Universal (et sa branche Focus Features) pourront désormais être offerts sur le service de diffusion en ligne du studio seulement 17 jours après que l’exploitation dans les salles AMC a commencé. Ce nouveau modèle vient ainsi réduire de beaucoup la fenêtre d’exclusivité de 90 jours accordée aux exploitants de salles depuis de nombreuses années.

« C’est une entente qui s’est conclue entre un studio et AMC et elle sera mise en application aux États-Unis seulement, précise Daniel Séguin. Mais un modèle d’affaires peut changer. Prenez Tenet, qui sortira chez nous avant de sortir aux États-Unis. On n’a jamais vu ça auparavant. Il y a des choses qui se discutent, mais cette entente ne concerne pas le Canada pour le moment. »

PHOTO FOURNIE PAR WARNER BROS. PICTURES

Robert Pattinson et John David Washington dans Tenet, film de Christopher Nolan

PHOTO MAXIME CORMIER, PRESSE CANADIENNE

Pascal Plante dirige Katerine Savard dans Nadia, Butterfly. Ce film fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes.