Il a été associé jusqu’à la fin de sa vie aux bandes originales des westerns spaghettis de son complice et ancien camarade de classe Sergio Leone, qui l’ont rendu célèbre dans les années 60. Mais Ennio Morricone, mort lundi à 91 ans dans sa ville natale de Rome, était beaucoup plus que ça. C’était un compositeur prolifique qui a embrassé tous les styles musicaux et cinématographiques pendant plus de six décennies.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est par Cinema Paradiso (1988), hommage au cinéma de Giuseppe Tornatore, que j’ai découvert la musique de Morricone — ainsi que le cinéma international — à l’adolescence. L’histoire d’un cinéaste accompli (Jacques Perrin) de retour dans son village natal sicilien pour les funérailles du projectionniste (Philippe Noiret) de qui il a attrapé le virus du septième art.

Salvatore se replonge dans ses souvenirs d’enfance et découvre avec émotion l’héritage que lui a légué Alfredo : un montage de célèbres baisers du cinéma, censurés par le prêtre du village. La musique lyrique de Morricone, qui accompagne cette scène finale, me donne des frissons, aujourd’hui comme à 15 ans.

> Regardez un extrait de Cinema Paradiso (en italien sous-titré en anglais)

« Lorsque je décide de faire un film, je ne me pose même pas la question. Lorsque j’ai une idée, c’est naturel pour moi de penser à Morricone. Nous avons même travaillé ensemble à des projets qui n’ont pas abouti. J’ai la musique de films que je n’ai pas faits et que je ne ferai peut-être jamais ! », me confiait en 2000 Tornatore, qui a fait 11 films avec le maestro.

C’était pour The Legend of 1900, adaptation du récit Novecento : pianiste d’Alessandro Baricco, qui a valu à Morricone le Golden Globe de la meilleure musique de film. L’année suivante, la bande originale du film Malèna était finaliste aux Oscars, l’une des six fois où Morricone a été nommé au célèbre gala hollywoodien.

PHOTO GIULIO NAPOLITANO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Ennio Morricone considérait que c’était dans une salle de concert, pas dans une salle de cinéma, que l’on pouvait apprécier la pleine mesure de son œuvre.

Ennio Morricone a composé plus de 500 bandes originales de films et d’émissions de télévision. Si ce sont les thèmes de la « trilogie du dollar » de Leone (Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Le bon, la brute et le truand) qui l’ont révélé au monde entier au milieu des années 60, il regrettait qu’on le réduise à une poignée de thèmes archiconnus d’un genre, le western spaghetti, qu’il considérait comme péjoratif.

Il n’a jamais renié son travail avec Sergio Leone, un ami d’enfance qui lui donnait une grande liberté, mais il a déjà déclaré par exemple que la bande originale de Per un pugno di dollari, sa plus célèbre, était la moins réussie de tout son répertoire. Ainsi que le pire film de Leone, qu’il a accompagné jusqu’à Il était une fois en Amérique, son film américain de 1984, cinq ans avant la mort du cinéaste. Il n’est pas rare que les artistes dénigrent les œuvres qui les ont révélés, lorsqu’on les ramène constamment à leur passé…

Il a eu beau dire que ses collaborations plus longues et soutenues avec d’autres cinéastes (dont Giuseppe Tornatore, pour qui il a signé sa dernière bande originale, en 2016) ont davantage nourri son art, il a formé avec Leone un tandem réalisateur-compositeur mythique du cinéma. À l’instar de Michel Legrand et Jacques Demy, Nino Rota et Federico Fellini ou John Williams et Steven Spielberg.

PHOTO TIZIANA FABI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Ennio Morricone en janvier 2016

Né à Rome, qu’il n’a jamais quittée — il se refusait à apprendre l’anglais —, Morricone a composé six bandes originales pour les films les plus célèbres de Sergio Leone. Il a par ailleurs travaillé avec quantité de cinéastes de tous les horizons, de John Carpenter à Pedro Almodóvar, et de Roman Polanski à Édouard Molinaro (La cage aux folles), ne levant le nez sur aucun style, du western à la comédie populaire en passant par les films d’horreur et de série B.

Trompettiste de formation, comme son père qui l’a initié très tôt à la musique, il a donné dans l’avant-garde comme dans la variété (pour Charles Aznavour, Paul Anka ou Mireille Mathieu, par exemple), ainsi que dans la musique de chambre et orchestrale. Et si c’est comme compositeur de musiques de film qu’on se souviendra de lui — peut-être le plus grand des compositeurs de musiques de film —, Morricone considérait que c’était dans une salle de concert, pas dans une salle de cinéma, que l’on pouvait apprécier la pleine mesure de son œuvre.

Le cinéma reste indissociable de sa musique. Il a révolutionné la manière d’envelopper un film avec une signature sonore propre. La plupart du temps, il élaborait ses partitions sans instruments à l’appui, au crayon, à la seule lecture du scénario.

Il était reconnu pour son large spectre musical, à la fois éclectique et extrêmement prolifique, composant parfois jusqu’à 20 bandes sonores par année. En revanche, il préférait la discrétion et la réserve, voire le silence, à l’avalanche de notes et d’effets appuyés.

Morricone a composé la musique de plusieurs films de ses compatriotes Pier Paolo Pasolini, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio ou encore Dario Argento. Ses collaborations avec Terrence Malick (Days of Heaven), Brian De Palma (The Untouchables) et Roland Joffé (la superbe B. O. de The Mission) lui ont toutes valu d’être nommé aux Oscars.

En 2007, il a remporté un Oscar honorifique pour l’ensemble de sa carrière (Céline Dion lui a pour l’occasion rendu hommage en chanson). C’était la première fois que le maestro se rendait aux États-Unis, où il était par ailleurs attendu pour une série de concerts. Grâce à son travail sur The Hateful Eight, un western de Quentin Tarantino en hommage au cinéma de Sergio Leone, il a remporté en 2016 son seul Oscar de la meilleure musique de films, à 87 ans.

C’est un cliché, mais la musique est parfois un personnage au cinéma. Certains thèmes sont aussi célèbres que des répliques. L’air d’harmonica grinçant d’Il était une fois dans l’Ouest, par exemple. Ou les chœurs haletants de The Mission. Ou encore les envolées lyriques des violons de Cinema Paradiso. Des musiques qui, sans transcender les films qu’elles accompagnent, leur insufflent un supplément d’âme. Celles d’Ennio Morricone avaient ce pouvoir. Celui d’émouvoir. Et, par quelques notes, de donner des frissons.