(Paris) Lauréat du Grand Prix de Montréal au Festival international du film pour enfants, tenu pendant la semaine de relâche plus tôt cette année, 100 kilos d’étoiles relate le parcours d’une adolescente rêvant de devenir astronaute. Alors que son plan d’avenir semble irréalisable, la jeune fille, prénommée Loïs, se lie d’amitié avec trois adolescentes abîmées par la vie comme elle. En guise de premier long métrage, Marie-Sophie Chambon propose d’entrer dans l’univers de personnages hors normes. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

La Presse : Le personnage de Loïs est déjà apparu dans Princesse, l’un de vos courts métrages précédents, dont le récit est construit au tour d’une fillette âgée de 8 ans, en surpoids, qui, à la fin, troque son rêve de devenir une princesse pour un autre : celui de devenir astronaute…

Marie-Sophie Chambon : Déjà à cette époque, l’idée de continuer à suivre le destin de ce personnage dans un long métrage me trottait dans la tête. Princesse racontait ce moment où, alors qu’elle était une enfant, Loïs est tombée amoureuse de l’espace. J’ai voulu savoir comment cet amour pouvait se poursuivre dans l’adolescence et j’ai eu envie de rester dans le même univers.

Votre film emprunte un peu une forme qu’on associe habituellement au réalisme magique, un genre qu’on explore peu en France.

Les films de Jacques Demy m’ont certainement influencée, mais il est vrai qu’en France, il n’existe pas vraiment de tradition de cette nature, car on privilégie plutôt l’approche réaliste. Or, j’aime raconter la réalité, mais en version améliorée !

PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

Marie-Sophie Chambon a écrit et réalisé 100 kilos d’étoiles.

J’ai grandi en regardant plein de cassettes VHS de films qui m’ont fait rêver, principalement anglo-saxons, je dois dire. J’ai dû regarder Le magicien d’Oz en boucle je ne sais plus combien de fois. Et Peau d’âne aussi. Demy avait ce goût pour l’extraordinaire. En France, il a été l’un des rares à s’aventurer sur ce terrain-là. Sinon, on n’ose pas trop, on dirait.

Votre héroïne est parfois en apesanteur — d’où sa fascination pour l’espace —, mais elle vit aussi sa corpulence dans un contexte très réaliste. Avez-vous le sentiment qu’avec la présence des réseaux sociaux et les images de perfection bien implantées dans notre culture, l’adolescence est une étape encore plus difficile à vivre qu’avant ?

On a toujours demandé aux femmes de correspondre à des normes bien établies sur le plan de l’apparence et de la beauté. Or, comme la majorité des jeunes filles ne répondent pas à ces critères, bien sûr, elles en souffrent. Là réside un grand enjeu de société à mes yeux, et pas que féministe parce que les garçons en souffrent également. Je m’étonne d’ailleurs que nous n’en parlions pas davantage parce que c’est au cœur de ce qu’on vit. Avec toutes les images retouchées que charrient la publicité et les magazines, les jeunes se voient forcés de coller à des références qui n’existent pas. Le cinéma est aussi un outil formidable pour en parler. Il magnifie souvent les actrices, mais il permet aussi de filmer les femmes d’une autre façon qu’à travers le désir, souvent masculin. C’est ce que j’ai fait, en tout cas.

Avez-vous l’impression que les choses sont en train de changer sur ce plan ?

Oui, un peu, quand même. Sur les réseaux sociaux, Instagram notamment, on voit de plus en plus de femmes et de jeunes filles hors normes qui s’assument pleinement et qui revendiquent leur différence en proposant une autre vision de la beauté. Évidemment, il faudra beaucoup de temps avant que les mentalités changent.

Comment s’est déroulée la fabrication de 100 kilos d’étoiles ?

Ce fut assez long et compliqué. J’ai dû réécrire le scénario plusieurs fois. J’ai aussi travaillé avec un producteur que j’ai dû quitter au bout de deux ans, car nos divergences étaient trop importantes. Il ne comprenait pas pourquoi Loïs tenait à devenir astronaute alors que là est le cœur du film. Fort heureusement, j’ai pu trouver deux jeunes productrices qui en étaient à leur premier film elles aussi, et nous avons pu grandir ensemble, si j’ose dire. Le film n’a pas été facile à vendre, cela dit.

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Une scène tirée de 100 kilos d’étoiles, un film de Marie-Sophie Chambon.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que 100 kilos d’étoiles est un peu un ovni, ni franche comédie ni drame. Le distributeur français a privilégié la piste du film pour ados, ce qui est aussi un peu réducteur, parce que partout où le long métrage est passé, les adultes étaient aussi beaucoup intéressés. Et puis, en France, les ados ne vont pas voir de films français. Les propriétaires de salles ont ainsi dû lutter contre l’étiquette de « film pour ados ». Cela dit, mon film a une très belle vie sur le circuit des festivals, il a voyagé un peu partout dans le monde et il a été acheté dans de nombreux territoires.

Au Québec, la carrière de votre film a d’ailleurs commencé dans un festival destiné à un jeune public…

J’en suis ravie parce ce film aborde des thèmes liés à la jeunesse et à l’adolescence. Au fil des rencontres que j’ai eues avec le public avant que le film sorte dans les salles, je me suis cependant rendu compte qu’il touchait aussi les adultes et on m’a fait en ce sens des témoignages très touchants. Cette histoire les renvoie aux difficultés qu’ils ont pu vivre dans leur adolescence. C’est un peu comme si, d’une certaine façon, leur parole s’était libérée. Il y aussi des ados qui m’ont demandé pourquoi on ne voyait que des filles dans le film. Voilà une question qu’on ne pose jamais quand on ne voit que des garçons !

100 kilos d’étoiles prend l’affiche le 3 juillet. Les frais de voyage ont été payés par Unifrance.