Dès sa sortie, le 22 mai 1970, Deux femmes en or, de Claude Fournier, a soulevé les passions… et rallié le public. Cinquante ans plus tard, il reste l’un des films les plus lucratifs de l’histoire du cinéma québécois. Et avec le recul, on reconnaît qu’au-delà du sexe, l’œuvre s’est intéressée à plusieurs phénomènes de société.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Des seins et des fesses. C’est ce qui était le plus visible dans le long métrage Deux femmes en or, de Claude Fournier. En plus, cette histoire de deux femmes de Brossard trompant l’ennui en vivant des aventures extraconjugales avec des livreurs et des réparateurs a fait rire des centaines de milliers de Québécois.

Et si le film ratissait plus large ? Et s’il y avait dans l’histoire des références aux questions nationalistes ? Féministes ? À une justice boiteuse ? Sans parler des banlieues.

Cinquante ans après la sortie, artisans et spécialistes joints par La Presse s’entendent pour dire que, oui, il y avait plus que de la nudité dans cette comédie érotique légère. À commencer par Claude Fournier qui a signé le scénario avec sa conjointe, Marie-José Raymond.

« Il y avait plusieurs allusions nationalistes, a dit M. Fournier en entrevue téléphonique. À commencer par cette scène où les dirigeants de la compagnie d’assurances Canada-Life convertissent le nom en Canada-Vie au Québec. »

Dans cette séquence, le personnage Yvon-T. Turcot (Marcel Sabourin), conseillé par sa femme, Fernande (Monique Mercure), suggère ce changement à ses patrons inquiets des « séparatistes » (le film est sorti cinq mois avant la crise d’Octobre). Du coup, Yvon-T. remporte un voyage à Toronto, où ses patrons unilingues anglophones lui remettent un tableau de la reine Élisabeth II.

Par ailleurs, un des personnages lance, à un moment, un tonitruant « Finies les folies », une référence directe à un discours de Pierre Elliott Trudeau prononcé à Montréal le 19 octobre 1969 et pourfendant les indépendantistes québécois.

« J’avais oublié cet aspect-là, dit, amusée, Louise Turcot (interprète de Violette Lamoureux) à propos des références nationalistes. Nous étions une gang de séparatistes sur le plateau et tout ce qui pouvait un peu ridiculiser [Pierre Elliott] Trudeau et le Canada, on trouvait ça bien drôle. »

Sexe et rigolade

Claude Fournier se garde toutefois de sombrer dans l’excès d’analyse. Il va même jusqu’à dire ne pas y avoir vu une comédie durant l’écriture et le tournage.

IMAGE FOURNIE PAR BANQ

Robert Charlebois, concepteur de la musique du film, en entrevue à Télé-radiomonde le 14 avril 1970

« Je me doutais qu’on faisait quelque chose de drôle, mais pas que c’était une comédie, dit-il. La première fois où je l’ai réalisé, ce fut après le montage avec la musique de Robert Charlebois (dont la chanson Miss Pepsi). On a fait un visionnement devant 75 personnes. Tout le monde était mort de rire. »

Par contre, enchaîne-t-il, il y avait une volonté assumée de parler de sexe avec une bonne dose d’humour.

On voulait dire que le sexe, c’est le fun et ça peut être amusant. Tu peux rire tout en baisant. Et ma blonde, avec laquelle j’étais d’accord, voulait rappeler que les femmes peuvent aimer le sexe.

Claude Fournier, réalisateur

« Deux genres ont marqué la création de la cinématographie québécoise : la comédie et les films de fesses. Ces deux courants se rejoignent dans Deux femmes en or, dit Marcel Jean, historien du cinéma et directeur de la Cinémathèque québécoise. Vous y remarquerez que les hommes sont de l’ancien monde, d’avant le féminisme. Ils sont menteurs et infidèles, mais ne s’imaginent pas que leurs femmes peuvent se libérer. »

« À mon avis, le film donne le coup final de la désacralisation de la sexualité, dit Sacha Lebel, docteur en histoire du cinéma dont la thèse a porté sur le cinéma populaire québécois de 1965 à 1975. Il s’attaque à deux idées : que le sexe est lié à la reproduction et qu’il se discute uniquement dans la sphère privée. »

« À l’époque, on a beaucoup dit qu’elles étaient des femmes-objets. Mais au fond, il y avait quand même une prise de décisions de leur part, une volonté de briser les tabous, dit Louise Turcot. En montrant ces femmes qui font du sexe librement, ç’a été une révolution quelque part. »

Le procès de la justice

De son côté, l’historien du cinéma Yves Lever s’intéresse au procès de la justice fait dans l’une des dernières scènes où Violette et Fernande (Monique Mercure) sont amenées devant un juge incarné par… le syndicaliste Michel Chartrand !

PHOTO FOURNIE PAR CLAUDE FOURNIER

Michel Chartrand en juge entouré des deux femmes en or

« C’est une scène très intéressante parce que le juge ferme ses écouteurs d’oreilles. Il y a là une critique de la justice qui n’entend et ne comprend rien. Et c’est lui qui dit aux accusées qu’elles sont deux femmes en or », observe-t-il.

« Michel était un ami, se remémore Claude Fournier. Quand je lui ai offert le rôle de juge, il était heureux et m’a dit : “Pour une fois, je serai au palais de justice autrement que comme accusé.” » Chartrand, rappelons-le, a souvent été arrêté dans des manifestations et durant la crise d’Octobre.

Un beau tournage

Autant M. Fournier que les comédiens se souviennent d’un tournage heureux.

« Je me suis tellement amusé, lance Donald Pilon, interprète de Bob Lamoureux, mari volage de Violette. Après toutes ces années, de gens me lancent encore la réplique “Maudite température” que je dis dans une scène. »

Je pense que bien des hommes reconnaissaient Bob Lamoureux dans un de leur voisin sans s’y reconnaître eux-mêmes.

Donald Pilon, acteur

« J’ai de très bons souvenirs de tournage, sauf le fait que j’ai gelé, lance Francine Morand, qui incarnait le rôle secondaire (mais important) de Miss Cinéma, la maîtresse de Bob. Lorsqu’on a tourné la scène de chasse avec Donald, j’étais habillée à la mode du temps. C’était glamour, mais pas chaud. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Francine Morand aujourd’hui. Elle vit dans une maison de retraite où il n’y avait pas de coronavirus au moment de notre entrevue. Mais elle devait rester chez elle.

L’équipe a même été capable de tourner une scène en plein match de la Coupe Grey disputé le 30 novembre 1969 à l’Autostade de Montréal (Ottawa avait battu la Saskatchewan 29-11), dont Mme Morand conserve un souvenir « frisquet ».

« Lorsque les gens me parlaient du film, ils évoquaient beaucoup la nudité, se souvient Louise Turcot. Ils demandaient comment j’avais pu accepter ça. Moi, je n’étais pas une jeune actrice pudique et effarouchée. Je n’ai jamais regretté ce tournage. Ça s’est fait dans le plaisir, la joie et la bonne humeur. »

On s’est marrés sur ce plateau de franche camaraderie et il n’y a jamais eu de geste déplacé à notre endroit.

Louise Turcot, actrice

Avec son franc-parler habituel, Marcel Sabourin, 85 ans, se souvient que Fournier aimait bien jouer quelques tours à ses comédiens. « C’était un peu tout croche comme tous les premiers films québécois, mais Marie-José [Raymond] savait remettre les choses en place, dit-il. Donald et moi n’avions pas de scène de nudité sauf au moment où nos personnages vont dans un salon de massage. Or, Claude ne nous avait pas dit que la masseuse, une professionnelle, nous enlèverait notre serviette à la taille. Ce qu’elle a fait ! J’ai fait attention à ne pas trop bander [rires]. »

PHOTO FOURNIE PAR CLAUDE FOURNIER

Marcel Sabourin et, de dos, Donald Pilon, dans la scène chez la masseuse

Pilon, lui, s’est retrouvé dans une scène au lit où son slip est resté accroché à un orteil. « À un moment donné, j’ai lâché un “tabarnak” et Claude a gardé la séquence. »

Comme le cinéma québécois en était à ses balbutiements, décrocher un rôle était inespéré, dit Marcel Sabourin. « À l’époque, on faisait du théâtre ou de la télévision. Nous voulions tellement faire du cinéma comme les grands acteurs d’Hollywood et de la Nouvelle Vague qu’on lisait à peine les scénarios. »

Durant des mois

Après le lancement du film, Claude Fournier et Marie-José Raymond ont pris un mois de vacances en Italie. Au retour, c’est le choc ! Le film marche au-delà de leurs espérances. « À l’aéroport, les douaniers nous félicitaient, soutient M. Fournier. En route pour Montréal, nous sommes passés devant le cinéma St-Denis. Il y avait une file d’attente jusqu’à la rue Sherbrooke ! Nous étions complètement étonnés. »

PHOTO FOURNIE PAR CLAUDE FOURNIER

Une longue file d’attente pour voir le film
au Cinéma Saint-Eustache

Selon plusieurs sources, on aurait compté 2 millions d’entrées. Sacha Lebel est plus prudent et les estime à 1,5 million. Mais même là, c’est un immense succès. « Le film est entré dans la culture populaire, dit-il. Regardez simplement l’émission Deux hommes en or qui s’en est inspirée pour son titre. »

En marge du public, la critique a été très divisée. Des revues spécialisées et certains quotidiens ont descendu le film en flammes, criant à la farce grotesque, à la vulgarité. Dans la revue Relations d’octobre 1970, Yves Lever a commencé son texte en prédisant : « D’ici six mois, tout le monde aura oublié les deux femmes en or de Claude Fournier. »

« Peu de temps après, j’avais revu ma façon de voir le film, plaide ce dernier en riant. Le film a marqué son époque. »

D’autres quotidiens, dont The Gazette et The Montreal StarTélé-radiomonde, La Patrie et La Presse avaient des critiques positives. Notre regretté collègue Luc Perreault avait vu assez juste en titrant son texte : « Un film qui fera des affaires d’or ».

Deux femmes en or a été tourné avec un budget de 225 000 $, dit Claude Fournier. Sa société de production, Onyx Films, avait reçu l’aide financière de la Société de développement de l’industrie cinématographique canadienne (SDICC), l’ancêtre de Téléfilm Canada. Selon Claude Fournier, des députés fédéraux ont hurlé à la suite de la projection du film, estimant que la SDICC n’avait pas à financer une telle œuvre. Or, le film a rapporté de l’argent et remis à flot l’organisme fédéral, soutient le cinéaste.

Déconfinement moral

Peu importe les raisons qui ont poussé les spectateurs à aller voir le film, ce dernier est arrivé au bon moment et a été l’expression d’un Québec en déconfinement moral.

« Deux femmes en or est le résultat de la Révolution tranquille, observe Marcel Jean. Dans Valérie [Denis Héroux, 1969], la morale traditionnelle reste très lourde. Ce n’est pas du tout le cas dans la finale de Deux femmes en or. Valérie est un film important dans notre histoire, mais l’œuvre qui indique beaucoup le changement social d’après Expo 67 et la Révolution tranquille, c’est clairement Deux femmes en or. »

Où voir le film ?

Selon le site Où voir ça de Mediafilm, Deux femmes en or est offert sur Illico et iTunes Store. Rappelons que le film a fait l’objet d’une restauration numérique en 2013 chez Éléphant, la mémoire du cinéma québécois, organisme mis sur pied par Claude Fournier et Marie-José Raymond.

> Consultez le site Où voir ça

L’affiche signée Vittorio

IMAGE TIRÉE DE OÙ VOIR ÇA

C’est l’artiste montréalais Vittorio Fiorucci qui avait signé l’affiche de Deux femmes en or. Il interprétait aussi un personnage, photographe renfrogné du magazine Playboy, dans le film. En examinant cette affiche de près, on remarque l’esquisse d’un petit bonhomme proche parent de Victor, la créature verte emblématique du festival Juste pour rire, qui n’avait pas encore été créé.

Trophée des livreurs

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE

Louise Turcot et Monique Miller reçoivent des trophées offerts par une hypothétique Association des livreurs, sur la scène du Saint-Denis.

Dans le film, les colorés personnages de Fernande et de Violette couchent avec des livreurs et des réparateurs passant à domicile. Or, le soir de la première, les organisateurs ont joué un tour aux deux comédiennes en remettant à chacune un trophée d’une fausse Association des livreurs pour « services rendus à la profession ». Pas certain qu’une blague machiste du genre passerait encore aujourd’hui…

Une distribution de feu

IMAGE TIRÉE D’IMDB

Gilles Latulippe et Monique Mercure dans Deux femmes en or

Outre les acteurs principaux, le film comptait sur une distribution de haut niveau. Plusieurs acteurs de premier plan de l’époque y font une apparition : Paul Berval, Paul Buissonneau, Janine Sutto, Gilles Latulippe, Donald Lautrec, Jean Lapointe, Yvon Deschamps et plusieurs autres.