D’où venait donc cette joie qu’on a sentie monter à l’annonce de la peine de Harvey Weinstein ? Parce que oui, on a constaté une vive émotion, peut-être encore plus grande que lors de sa condamnation en février pour viol et agression sexuelle, quand on a vu le nombre s’afficher : 23 ans. Le magnat déchu du cinéma risquait une peine minimale de 5 ans et une peine maximale de 29 ans. Quand bien même plusieurs auraient voulu une condamnation d’un siècle, c’est une peine exemplaire.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ni son argent, ni son pouvoir, ni son âge (67 ans), ni son état de santé, ni sa pathétique marchette n’ont fait fléchir le juge James Burke, alors même que Weinstein a été disculpé de trois des cinq chefs d’accusation les plus graves, qui auraient pu lui valoir une condamnation à vie. Les avocats de Weinstein étaient furieux, à commencer par la redoutable Donna Rotunno qui a qualifié la sentence d’« obscène » et qui estime que le juge a cédé à l’air du temps par lâcheté. Pendant ce temps-là, ses accusatrices Mimi Haleyi et Jessica Mann (elles ont été six à témoigner en tout) ont été applaudies en sortant de la salle d’audience. L’avocate Gloria Allread a brandi une feuille aux médias où l’on pouvait lire « 20+3 » en clamant : « Voici à quoi ressemble la justice. »

PHOTO JOHANNES EISEL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Harvey Weinstein n’a jamais reconnu publiquement autre chose que des relations consenties avec les femmes qui l’accusent et, de fait, n’a exprimé aucun remords.

C’est une onde de joie et de soulagement pour les femmes qui se sont senties concernées de près ou de loin par ce procès. Jusqu’à la dernière minute, elles ont craint que Weinstein ne s’en sorte un peu trop bien, entre autres parce qu’il avait régné sur Hollywood en toute impunité pendant 40 ans et que ce genre de cause finit trop souvent par des déceptions. 

En tout cas, c’est la première fois que je vois des victimes d’agressions sexuelles presque étonnées par une sentence. Les spécialistes du droit vont probablement analyser longtemps cette décision.

Le producteur de Pulp Fiction a conclu des ententes financières avec des victimes impuissantes, a fait déraper des enquêtes qui auraient pu être publiées plus tôt, menacé toute personne qui risquait de briser le silence, tissé sa toile partout pour assouvir ses vices et bénéficié de la complicité du boys club de son milieu. Il faut être convaincu en maudit d’être à l’abri pour avoir agi comme il l’a fait, à répétition, pendant si longtemps. Il aura fallu la parole d’environ une centaine de femmes, et des enquêtes poussées du New York Times et du New Yorker, pour le faire tomber.

Surtout, cette sentence est prononcée après trois ans de colère qui ne retombe pas, bien au contraire. On s’en souvient, en 2017, quand le chat est sorti du sac, il n’y avait pas une journée qui passait sans une nouvelle dénonciation (Rose McGowan, Ashley Judd, Gwyneth Paltrow, Rosanna Arquette, Léa Seydoux, Cara Delevingne, etc.), sans un nouveau détail glauque. Tout un système puant se révélait, ainsi que cette horrible expression « promotion canapé », le tout connu de plein de gens à Hollywood. 

Comme beaucoup, j’ai fini par développer une allergie à sa face de gros dégueulasse qui s’affichait constamment dans les réseaux sociaux.

Puis est arrivé très rapidement #metoo. Ce mot-clic avait été lancé en 2007 par la militante afro-américaine Tarana Burke pour dénoncer les violences sexuelles envers les minorités visibles.

PHOTO JORDAN STRAUSS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Tarana Burke, militante afro-américaine instigatrice 
du mot-clic #metoo 

L’affaire Weinstein et le star-système l’ont propulsé à des niveaux qu’on n’aurait jamais pu imaginer il y a trois ans. La vague est devenue un tsunami et vient de toucher la France avec les révélations d’Adèle Haenel et le scandale des Césars. Au Québec aussi, quand l’écrivaine Martine Delvaux et la journaliste Pascale Navarro ont écrit #moiaussi dès octobre 2017. Ici, c’est Éric Salvail, Gilbert Rozon et d’autres pointures du milieu artistique qui ont été ramassés par la déferlante.

D’ailleurs, Martine Delvaux a recueilli à l’époque des centaines de témoignages de femmes qu’elle vient de publier dans un livre : Je n’en ai jamais parlé à personne, chez Héliotrope, et qui a fait l’objet d’une lecture publique le 8 mars dernier. Afin que rien ne soit oublié de cette période pour le moins inattendue et qui ne semble pas être éphémère.

En 2017, les gens ont alors découvert, souvent sidérés, l’ampleur des violences sexuelles commises contre les femmes. S’il y a une pandémie à laquelle on ne s’est pas encore attaqué, c’est bien celle-là, comme le soulignait récemment ma collègue Laura-Julie Perreault.

Mais les femmes n’ont pas tant écrit sous le mot-clic #metoo pour réveiller les hommes que pour se dire à elles-mêmes et au monde entier ce qu’elles taisaient. Maintenant, il n’est plus possible d’ignorer cette réalité, le changement de paradigme est de plus en plus évident, parce qu’on continue de battre le fer qui reste chaud pour que « la honte change de camp », selon la formule consacrée.

Pour utiliser le jargon du cinéma, la sentence de 23 ans de prison qui vient de tomber sur Harvey Weinstein pourrait être vue comme un happy end à toute cette affaire. Ce ne l’est pas parce que d’abord, il y a eu trop de souffrances dans ce film d’horreur, et surtout parce que c’est loin d’être fini. Nous sommes dans un autre film qui vient de commencer, en fait. Aussi parce que Weinstein va en appeler de sa condamnation, et qu’un autre procès l’attend à Los Angeles. N’empêche, je crois que Weinstein, lui, est bel et bien fini. Mais pas le mouvement #metoo né de ses exactions, et qui explique probablement cette peine de 23 ans. Hier, il a parlé en cour pour la première fois depuis son procès. « J’étais le premier exemple, et maintenant, il y a des milliers d’hommes accusés. Je suis inquiet pour ce pays. »

Harvey peut bien s’inquiéter, mais il se trompe sur un truc : c’est mondial désormais.