Réalisé par Patrice Laliberté, Jusqu’au déclin, premier film québécois financé par Netflix, se déroule dans le monde des survivalistes. Un mode de vie discutable ? Pas du tout si, à la base, on s’en tient à appliquer les principes de survie, répondent les artisans du film. Mais quand les esprits s’échauffent et que des armes sont en jeu, il y a risque de dérapage.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

Il y a une noblesse certaine à vouloir protéger sa famille et ses biens. Les façons d’y parvenir sont multiples : avoir des assurances, un système d’alarme, des détecteurs de fumée fonctionnels, avoir une réserve d’eau et de nourriture sèche, organiser de temps à autre des exercices d’évacuation, participer à un comité de vigilance du quartier…

Des principes bénins, défensifs. Jusque-là, tout va bien. Dans le même esprit, que des individus plus inquiets fassent de leur sous-sol un bunker où ils entreposent en masse denrées non périssables et équipement de survie n’a rien de préjudiciable.

Mais certains vont plus loin. Ils voient dans l’autre une menace. Ils ont perdu confiance dans le système politique. Ils s’isolent. Et parfois, ils s’arment. Pas tous. Mais certains, oui. Avec de possibles conséquences non mesurables.

C’est la réflexion que propose Patrice Laliberté avec Jusqu’au déclin, premier long métrage de fiction de ce réalisateur de 33 ans. Il dira deux ou trois fois au cours de l’entrevue ne pas vouloir mettre tous les survivalistes dans le même panier. Il en a rencontré quelques-uns et son acteur principal, Guillaume Laurin, a participé à un camp de survie en forêt. Par contre, des visionnements sur le sujet l’ont convaincu que certains vont trop loin.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Patrice Laliberté

En fait, mon film est un film contre les armes à feu. Oui, c’est un film violent. Parce que les armes à feu, c’est violent. Si tu ne veux pas que ta tête saute, ne joue pas avec des guns.

Patrice Laliberté

Son long métrage est construit sur le principe d’un idéal (être prêt à toute éventualité) qui sera sérieusement remis en question lorsqu’une situation létale survient et que les individus concernés ne savent pas comment réagir. En fait, oui, ils réagissent, mais de façon incohérente. Les esprits se divisent. La situation est tendue. Les caractères se révèlent. Le ton monte. Et un effet domino de dérapages s’enclenche.

Jeune père de famille, Antoine (Guillaume Laurin) est un adepte des valeurs survivalistes et les partage avec sa famille. Un jour, par désir de parfaire ses connaissances, il s’inscrit dans un camp de formation dirigé par Alain (Réal Bossé), un solitaire qui anime une chaîne YouTube sur le survivalisme.

Au départ, tout baigne au sein du groupe réuni autour d’un idéal. Quelques paroles échangées autour du feu de camp laissent toutefois comprendre qu’ils se méfient du premier voisin qui n’est pas comme eux. Le lendemain matin, ils s’exercent avec des armes d’assaut ! Oups !

« C’est un thème [les armes] très fort qu’on ne peut pas passer sous silence, dit la comédienne Marie-Evelyne Lessard qui incarne Rachel, personnage central de l’histoire. Quand les choses se mettent à déraper et que les armes entrent en jeu… »

Guillaume Laurin et Réal Bossé évoquent un autre élément central d’importance : la peur. 

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Guillaume Laurin

C’est le thème central du film. C’est la peur, la crainte d’une éventuelle crise qui réunit ces gens-là.

Guillaume Laurin

« Cette peur conduit Alain à commettre un geste impardonnable, dit son interprète Réal Bossé. Lorsque le sort d’un des participants au camp tourne mal, Alain a peur des conséquences. À partir du moment où il a l’impression qu’il va perdre quelque chose [l’univers qu’il s’est construit, NDLR], il réagit très mal. Avec l’accord de Patrice, j’ai ajouté une ligne au texte où Alain dit “Ce n’est pas ça que je voulais faire”. Mais il l’a fait quand même ! Alain entre dans une colère impulsive dont il va payer le prix toute sa vie. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Réal Bossé

Le comédien, qui a grandi dans une ferme à la frontière entre le Québec et le Nouveau-Brunswick, voit l’autonomie comme une valeur noble. « À la ferme, on fait quoi ? On fait pousser nos légumes, on soigne les animaux, on fait les foins et on s’organise pour que l’hiver soit tranquille », dit-il. Mais lui aussi met en garde contre ce qu’il appelle « la coche de plus ».

Faire différent

Jusqu’au déclin est un film de genre québécois très violent et complètement assumé. Et c’est le premier film d’ici financé, produit et diffusé par Netflix. De sorte qu’il attire beaucoup les regards. Ce dont sont conscients les artisans qui ont voulu à la fois divertir et instruire.

Patrice Laliberté vient du mouvement Kino et est habitué à faire des films de genre qu’il montre rapidement à un public. « Divertir, j’ai toujours voulu faire ça dans mes films, dit-il avant d’ajouter qu’il aime jouer avec les codes du film de genre. Le genre, c’est un terrain de jeu pour les cinéastes et c’est dommage qu’on n’y aille pas aussi souvent. Parasite est pour moi un film de genre et d’auteur. »

Guillaume Laurin, qui est son partenaire avec Julie Groleau dans la maison de production Couronne Nord, est bien d’accord. « Jusqu’au déclin permet à la fois de réfléchir et de se divertir, dit-il. J’aime les films comme Parasite ou Toni Erdmann parce qu’on y trouve un mixage des genres. C’est rafraîchissant. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marie-Evelyne Lessard

Sur le plateau, cela amène aussi une autre dynamique. Très active et sportive de haut niveau plus jeune, Marie-Evelyne Lessard était plus qu’heureuse du rôle très exigeant de Rachel. « Tout ce que j’avais envie de faire dans un rôle, je l’ai fait, dit-elle, enthousiaste. J’avais envie d’être une “tough”, d’un film super physique avec des cascades et qui se passe dehors. En somme, je voulais être mise au défi. Et tout était là ! »

Jusqu’au déclin prend l’affiche en salle le 13 mars et sera diffusé sur Netflix dès le 27 mars.