Trop blancs, trop vieux, trop mâles, trop conservateurs, trop américains, trop déconnectés. Tout, ou presque, a été dit à propos des membres de l’Académie qui déterminent les finalistes et les gagnants de la soirée des Oscars. Cette année encore, l’absence de réalisatrices et d’artisans issus de la diversité dans les catégories de pointe a suscité des critiques. Mais l’image que nous avons de la composition de l’Académie correspond-elle encore à la réalité ?

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

À part les communiqués officiels qu’elle publie, l’Académie des arts et des sciences du cinéma, qui chapeaute l’organisation de la soirée des Oscars, ne dévoile pas de chiffres. La seule donnée que l’auguste organisation a consenti à partager avec La Presse est le pourcentage de ses membres vivant hors des frontières américaines. Un académicien sur cinq (20 %) vit à l’étranger. Mais nous n’aurons pas plus de détails.

Ayant essuyé de vertes critiques au cours de son histoire, et face à certains résultats plus discutables (la victoire inattendue de l’oubliable Crash en 2006 — devant Brokeback Mountain — a révélé le profond conservatisme de l’organisation), la direction de l’Académie a voulu rectifier le tir. Elle a fait des efforts notables, notamment au cours des dernières années, pour inviter en son sein plus de femmes et plus d’artisans issus de la diversité. En juillet 2019, elle annonçait avoir lancé des invitations à 842 nouveaux artisans, issus de 59 pays.

50 % sont des femmes

29 % sont issus de la diversité

Nombre de nouveaux artisans invités à devenir membres de l’Académie au cours des dernières années

2019 : 842

2018 : 928

2017 : 774

2016 : 683

2015 : 322

Source : The Hollywood Reporter

25 % à 32 % : pourcentage des femmes au sein de l’Académie de 2015 à 2019

8 % à 16 % : pourcentage des membres issus de la diversité de 2015 à 2019

Source : The Hollywood Reporter

9537 : nombre de membres actuels selon le New York Times

Qui peut devenir membre ?

PHOTO MONICA ALMEIDA, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Ne devient pas membre de l’Académie qui veut. Selon le règlement, une invitation doit d’abord être lancée par le conseil des gouverneurs à un artisan actif dans le domaine du cinéma, dont les réalisations sont dignes d’une sélection. Cette nomination doit ensuite être appuyée par deux membres de la branche à laquelle est appelé à se joindre l’artisan en question. Rappelons que l’Académie est constituée de 17 branches distinctes (cinéastes, acteurs, directeurs photo, maquilleurs, compositeurs, producteurs, etc.). Les candidatures de ceux ayant déjà eu l’honneur d’être finalistes aux Oscars dans l’une ou l’autre des catégories sont évidemment étudiées de plus près. Les acteurs et actrices sont de loin les plus nombreux au sein de l’Académie.

Comment fonctionne le vote ?

PHOTO PATRICK T. FALLON, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Pour déterminer les finalistes dans chaque catégorie réservée aux longs métrages de fiction, chaque membre est appelé à choisir les artisans dignes d’une sélection dans son secteur professionnel, par ordre de préférence. Les membres faisant partie de la branche des acteurs votent pour les catégories d’interprétation, les cinéastes pour la catégorie de la réalisation, les chefs opérateurs pour la catégorie de la direction photo, et ainsi de suite. Tous les membres, peu importe le secteur dans lequel ils évoluent, peuvent à cette étape aussi se prononcer dans la catégorie du meilleur film de l’année. Le système de sélection pour les catégories plus spécialisées (courts métrages, documentaires, film international) est plus complexe en ce qui a trait au choix des finalistes (à titre d’exemple, des comités d’évaluation sont mis sur pied pour déterminer les 10 films retenus pour le meilleur film international, puis d’autres comités pour déterminer les cinq finalistes). Quand la liste des finalistes est déterminée, l’ensemble des membres de l’Académie peuvent alors se prononcer dans toutes les catégories pour déterminer les gagnants, y compris dans les catégories plus spécialisées. Les votants ont accès à tous les films cités sur un portail web.

Quels sont les films admissibles ?

Dans les catégories réservées aux longs métrages de fiction, tous les films ayant pris l’affiche dans une salle de cinéma américaine pendant au moins une semaine (sans interruption) pendant l’année sont admissibles, y compris les films étrangers. Dans la course de cette année, 344 longs métrages étaient sur la ligne de départ. La règle est différente pour la catégorie du meilleur film international (anciennement le meilleur film en langue étrangère), dans la mesure où chaque pays, peu importe l’importance de sa filmographie, sélectionne un seul long métrage, lequel doit avoir été exploité en salle pendant au moins une semaine sur le territoire national (entre le 1er octobre 2018 et le 30 septembre 2019, pour le gala de 2020). Un film de langue étrangère peut très bien concourir aussi dans toutes les autres catégories s’il a été exploité en salles aux États-Unis (c’est le cas de Parasite cette année). Un film peut même être cité dans la catégorie du meilleur film international une année et être finaliste dans d’autres catégories l’année suivante, selon la date de sa sortie en salles aux États-Unis. En 2003, La cité de Dieu (Fernando Meirelles) représentait le Brésil, mais n’a pas été retenu parmi les finalistes du meilleur film en langue étrangère, alors qu’en 2004, le même film a été cité dans quatre catégories (réalisation, scénario, photo, montage).

L’Académie est-elle si américanocentriste ?

PHOTO CHRIS PIZZELLO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Bien sûr, le regard que pose l’Académie sur l’art cinématographique est essentiellement américain. Souvent accusée d’américanocentrisme, la soirée des Oscars est pourtant, dans le genre, l’une des plus ouvertes sur le monde. En plus de réserver une catégorie spécifique aux films venus d’ailleurs (on ne peut en dire autant des Écrans canadiens ou du Gala Québec Cinéma), elle ouvre toutes ses catégories aux productions étrangères, ce que font rarement les autres organisations similaires ailleurs sur la planète, à part les BAFTA en Grande-Bretagne. Régulièrement, des longs métrages étrangers sont invités à la fête (Roma l’an dernier, Parasite cette année), des acteurs étrangers y sont célébrés (Marion Cotillard en français pour La vie en rose; Antonio Banderas est cité cette année pour sa performance en espagnol dans Douleur et gloire), et va même parfois jusqu’à attribuer ses plus prestigieuses statuettes dorées à des productions étrangères. Rappelons que The Artist, un film entièrement produit en France auquel personne ne croyait au départ, a reçu pas moins de cinq Oscars en 2012 (film, réalisation, acteur, costumes et musique). Pourrait-on imaginer pareille chose ailleurs ?