(Paris) Récompensé par la Mention spéciale du jury dans la section Un certain regard du dernier Festival de Cannes, le film Jeanne de Bruno Dumont a remporté lundi le prestigieux prix Louis-Delluc qui distingue le « meilleur film français de l’année ».

Alain JEAN-ROBERT et Jean-François GUYOT
Agence France-Presse

« Bruno Dumont a su mettre en images un magnifique texte de (Charles) Péguy. Il était déjà un grand cinéaste. Il entre cette fois-ci dans la famille du Delluc », a souligné Gilles Jacob, le président du jury, en annonçant le prix au restaurant Fouquet’s à Paris.

Absent de la capitale pour cause de tournage en Allemagne, le réalisateur, joint par téléphone par les organisateurs, s’est déclaré « très touché » par cette récompense considérée comme le prix Goncourt du cinéma. « De me voir associé à Louis Delluc est un honneur. Je suis un enfant du cinéma français et de ce cinéma-là, celui de mes maîtres », a ajouté le réalisateur de Ma loute, P’tit Quinquin et La vie de Jésus.

Composé d’une vingtaine de critiques et personnalités, sous la présidence de l’ancien président du Festival de Cannes, le jury a également récompensé, dans la catégorie « premier film », « Vif argent », un film au pays des vivants et des fantômes, de Stéphane Batut, également absent de la cérémonie.

Après Jeannette (2017), une comédie musicale (sur une bande-son métal) qui parlait de l’enfance de Jeanne d’Arc, Bruno Dumont, 61 ans, s’est attaché dans Jeanne au procès de La Pucelle. Le film s’inspire directement du triptyque de 1897 de Charles Péguy (alors âgé de 24 ans et socialiste).

Film tranchant et épuré, Jeanne oppose la détermination et le parler-vrai d’une petite fille aux arguties et à la duplicité des clercs.

Alors que Jeanne était âgée supposément de 19 ans lors de son procès, Bruno Dumont a choisi de confier le rôle à une enfant de 10 ans, Lise Leplat-Prudhomme. « Cela met en lumière la puissance de l’innocence, de l’enfance, la détermination », se justifiait le réalisateur lors d’un récent entretien avec un journaliste de l’AFP.

« Ne pas tout expliquer »

Le film, d’une grande lenteur, n’aspire pas à la véracité historique. « Il fallait empêcher que ce film soit historique. Les anachronismes ne me dérangent absolument pas. L’anachronisme empêche l’exactitude historique et emmène le film dans une dimension intemporelle donc moderne », soulignait le cinéaste.

« Comme en peinture, je veux mettre un espace de mystère et non tout expliquer », insistait-il.

Pour le procès de Rouen (tourné dans la cathédrale d’Amiens !), le réalisateur a choisi comme juges des professeurs d’université.

Le regard noir de Jeanne fixe ses accusateurs. Elle est inflexible dans sa volonté de libérer Paris et la France. Une vision de Jeanne mystique mais sobre, seule et pas exaltée. Interrogée sur ses voix, elle va répétant sa phrase célèbre « cela ne vous regarde pas » qui dit « sa volonté de ne pas partager avec l’Église sa religion intime avec Dieu ».

« Tout ce qu’elle dit dans le film est exact, les personnages sont exacts », faisait remarquer le cinéaste lors de son entretien.

La plupart des acteurs ne sont pas des professionnels. À côté d’eux, Fabrice Luchini joue le rôle du roi Charles VII, le chanteur Christophe (qui interprète un dominicain) a composé quatre chansons du film.

Jeanne était en lice face à sept autres films dont Grâce à Dieu de François Ozon, récompensé par le Grand prix du jury à la Berlinale, et Roubaix une lumière d’Arnaud Desplechin, en compétition officielle lors du dernier Festival de Cannes.

L’an dernier, le prix Louis-Delluc avait été attribué à Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, l’histoire d’amour entre deux hommes sur fond d’épidémie du sida.

Les garçons sauvages de Bertrand Mandico, et Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, sur les violences conjugales, avaient remporté ex aequo le prix Louis-Delluc du premier film.