(Paris) « Il y aura un avant et un après » : le succès du film Au nom de la terre sur le suicide chez les agriculteurs a créé une onde de choc en France, où l’on commence à parler « autrement » d’une agriculture souvent décriée.

Isabel MALSANG
Agence France-Presse

Basé sur l’histoire vraie du père du réalisateur Édouard Bergeon, le film montre un éleveur habité par la passion de son métier - interprété par Guillaume Canet - qui plonge dans l’enfer du surendettement et de la dépression. Jusqu’au suicide.

Moins de deux mois après sa sortie en salles le 25 septembre, ce drame rural a rassemblé 1,85 million de spectateurs, en troisième position sur le podium des films français les plus vus de l’année.

Signe du fossé grandissant entre les grandes agglomérations et une France dite « périphérique », ce record a été réalisé loin de Paris, dans des villes moyennes, des cinémas associatifs, des clubs citoyens.

Les projections sont souvent assorties de débats. Beaucoup de spectateurs ou spectatrices sortent en pleurs.

« Beaucoup de gens, touchés par les grandes difficultés que connaît le milieu agricole, veulent comprendre », explique à l’AFP Claire Ruault, sociologue spécialisée dans l’évolution du monde agricole.

Même si le film est situé à la fin des années 1990, les spectateurs font immédiatement le lien avec l’actualité : 372 suicides de paysans en 2015, soit plus d’un par jour, contre 150 cas en moyenne par an entre 2007 et 2011, selon les statistiques les plus récentes de la sécurité sociale agricole, la MSA.

« En milieu rural, rares sont les gens qui ne connaissent pas de près ou de loin un cas de suicide », souligne Claire Ruault.

Du coup, « le bouche-à-oreille a fonctionné à plein », note Michel Bohuon, qui exploite le cinéma associatif La Bobine à Bréal-sous-Montfort, en lisière de Rennes. La Bretagne fait partie des principales régions agricoles de France.

« Parmi les spectateurs, beaucoup se sentent légitimés par le fait que le cinéma montre leur détresse et la rende accessible au grand public », ajoute-t-il : « C’est une manière de les déculpabiliser ».

À la Bobine, le film a été reprogrammé trois fois, et il a des réservations pour un quatrième passage en décembre.

« À part certains films à gros budget […] c’est du jamais vu une telle affluence », constate M. Bohuon pour qui « il y aura un avant et un après ».

Climat de dénigrement

En revanche à Paris, cœur battant du cinéma, le film a fait moins de 200 000 entrées. « Pour les Parisiens, ça n’a aucun intérêt ce paysan qui a un grand poulailler industriel et qui se suicide parce qu’il ne s’en sort pas », estime le sociologue Jean Viard.

« Alors que pour les gens de la campagne, ce paysan se bat pour vivre, développer son entreprise […] ils se vivent de son côté », ajoute-t-il.

Édouard Bergeon, qui a projeté son film à l’Assemblée nationale et au palais présidentiel de l’Élysée, pose la question de l’évolution d’un système où des hommes et des femmes chargés de nourrir le pays sont poussés au suicide.

Selon Michel Bohuon, le film peut servir à « sortir » de l’actuel climat de dénigrement des agriculteurs, régulièrement critiqués à propos de l’utilisation des pesticides ou du bien-être animal.

D’autant qu’il permet aux spectateurs d’entrer dans l’intimité réaliste d’une famille d’agriculteurs, de voir le fardeau de la reprise d’une exploitation et ses tensions générationnelles, d’assister aux pressions de la coopérative locale.

« Au cours des débats qui ont suivi les projections, il y avait toujours une personne ou deux pour dire “c’est de votre faute si vous en êtes là”, mais ils étaient immédiatement isolés : le film contribue à assainir le débat, car on a besoin des paysans, et cela ne sert à rien de leur taper dessus », tranche Michel Bohuon.