Que Roman Polanski, malgré sa condamnation de 1977, malgré son statut de fugitif et les faits qui lui sont reprochés, puisse prétendre qu’il n’a rien à se reprocher dépasse l’entendement.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est demain que prendra l’affiche en France le nouveau film de Roman Polanski, J’accuse, sur l’affaire Dreyfus, célèbre erreur judiciaire du XIXe siècle. Et c’est précisément parce que le cinéaste a laissé entendre qu’il y avait des parallèles à faire entre Alfred Dreyfus, officier juif faussement accusé de trahison, et lui que Valentine Monnier a décidé d’accuser Polanski de viol.

En 1975, dans son chalet de Gstaad en Suisse – là même où il a été assigné à résidence en 2009 –, Roman Polanski aurait violé l’ex-mannequin, actrice et photographe française, alors âgée de 18 ans. Elle se serait confiée sur-le-champ à des proches, qui en témoignent dans un reportage du quotidien Le Parisien, publié vendredi dernier. Valentine Monnier n’ayant pas à l’époque porté plainte à la police, il y a aujourd’hui prescription judiciaire.

PHOTO LAURENT EMMANUEL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le cinéaste Roman Polanski, dont le nouveau film, J’accuse, prendra l’affiche en France demain.

Fin août, la présentation en compétition à la Mostra de Venise de J’accuse (titre emprunté au célèbre pamphlet d’Émile Zola sur l’affaire Dreyfus) suscite la polémique. Dans le dossier de presse du film, l’écrivain français Pascal Bruckner compare la situation du cinéaste franco-polonais à celle d’Alfred Dreyfus, symbole de l’antisémitisme.

« En tant que juif pourchassé pendant la guerre, cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ? », demande Bruckner à Polanski. « Travailler, faire un film comme celui-là m’aide beaucoup, je retrouve parfois des moments que j’ai moi-même vécus, je vois la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites », répond le cinéaste de 86 ans.

C’est la goutte qui fait déborder le vase pour Valentine Monnier. Elle décide de se confier aux médias, excédée par l’expression du sentiment d’impunité du cinéaste. C’est du reste ce même sentiment d’impunité qui a provoqué la récente sortie médiatique de l’actrice Adèle Haenel.

La semaine dernière, au terme d’une enquête de sept mois du site d’information Mediapart, avec à la clé les témoignages à visage découvert de 23 personnes, Adèle Haenel a accusé le réalisateur Christophe Ruggia d’attouchements et de harcèlement sexuel sur le tournage du film Les diables au début des années 2000. Elle avait à l’époque entre 12 et 15 ans.

Christophe Ruggia nie tout, mais les témoignages, notamment de son ex-compagne et de sa sœur, sont accablants. 

Bien des gens savaient ce qui se passait sur le plateau de tournage, semble-t-il, mais tout le monde s’est tu. Le silence complice de ceux qui préfèrent détourner le regard.

En entrevue vidéo à Mediapart, Adèle Haenel, qui apparaît à la fois émue et déterminée, explique que le nouveau projet de film de Ruggia, mettant en scène une adolescente portant le même prénom que celui de son personnage dans Les diables, l’a poussée à se confier à une journaliste.

La comédienne de 30 ans a perçu ce geste comme un ultime affront, un déni de ce qui lui était arrivé. Une épreuve qu’elle dit avoir vue d’un autre œil après avoir entendu des victimes présumées de Michael Jackson témoigner récemment dans le documentaire Leaving Neverland.

PHOTO LOIC VENANCE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’actrice française Adèle Haenel

Pourquoi se confier à un média ? Parce que la justice ne sait pas bien gérer les crimes de nature sexuelle, croit Adèle Haenel.

Son témoignage a provoqué depuis une semaine un vaste mouvement de solidarité dans le cinéma français, en particulier entre actrices. Mais la tête d’affiche de Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma, fut toutefois l’une des rares, ce week-end, à déclarer leur soutien à Valentine Monnier.

La photographe de 63 ans est pourtant la cinquième femme à accuser Roman Polanski de viol depuis qu’il a été reconnu coupable en 1977 de rapports sexuels illégaux avec une mineure (Samantha Geimer, qui avait 13 ans). À l’époque, Polanski avait fui les États-Unis pour la France après avoir purgé une peine de 42 jours de prison.

En 2010, l’actrice britannique Charlotte Lewis a à son tour accusé Polanski de l’avoir violée en 1984, alors qu’elle avait 16 ans. Puis, en 2017, trois autres femmes l’ont accusé de les avoir violées entre 1972 et 1975. Robin M. avait à l’époque 16 ans, l’actrice allemande Renate Langer, 15 ans, et l’artiste américaine Marianne Barnard, à peine 10 ans.

Polanski et ses avocats nient toutes ces accusations. Beaucoup ont pris la défense du cinéaste, qui semble jouir d’une sorte d’immunité en France (en raison de son statut de monument du septième art ?).

Ainsi, malgré une manifestation féministe en 2017 contre une rétrospective de ses œuvres, celle-ci a tout de même eu lieu à la Cinémathèque de Paris.

Des philosophes tels Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut ont défendu Polanski en déplorant, d’une manière ou d’une autre, ce prétendu « maccarthysme néoféministe » qu’évoque Pascal Bruckner. Ils assimilent la libération de la parole de victimes de violences sexuelles (grâce au mouvement #moiaussi et #balancetonporc) à la chasse aux communistes américains. Alors que Polanski lui-même compare le procès injuste d’un juif victime d’antisémitisme aux accusations dont il fait l’objet. Lui qui a reconnu avoir eu des rapports illégaux avec une adolescente de 13 ans (qui l’a accusé de l’avoir droguée et sodomisée). C’est proprement indécent.

On constate, dans la colère sourde d’Adèle Haenel, manifeste dans son entrevue avec Mediapart, l’indignation de la victime qui a le sentiment d’être violée une seconde fois par son agresseur. Que Roman Polanski, malgré sa condamnation de 1977, malgré son statut de fugitif et les faits qui lui sont reprochés, puisse prétendre qu’il n’a rien à se reprocher dépasse l’entendement.

C’est ahurissant, mais pourtant à la mesure de la complaisance qui a permis à Polanski de vivre de son art et d’être célébré en France, sans être inquiété, depuis plus de 40 ans. La même complaisance qui a permis à Christophe Ruggia de continuer à faire des films depuis 15 ans, malgré ce que son entourage savait sur lui. 

Une complaisance, ainsi que l’explique Roman Polanski à Pascal Bruckner, galvanisée par une inébranlable et imperturbable détermination à nier les faits. Jusqu’à tenter de se faire passer pour une victime.