Costa-Gavras est de passage à Montréal pour participer aujourd’hui à une leçon de cinéma dans le cadre du FNC, lequel propose aussi Adults in the Room, son plus récent film. Dans cette docufiction, le réalisateur de Z revient sur la grave crise qui secoue la Grèce depuis le début de la décennie.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il n’avait pas évoqué son pays d’origine dans un film depuis Z, drame politique inspiré de faits réels qui, en 1970, lui a valu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. À l’époque, Costa-Gavras avait ressenti la nécessité de raconter cette histoire intimement liée à la scène politique grecque, même s’il était déjà installé en France depuis quelques années. Cinquante ans plus tard, à 86 ans, le réalisateur de L’aveu, État de siège, Missing, Amen et Le couperet (pour ne nommer que ceux-là) est de nouveau animé d’un sentiment d’urgence pour relater, dans Adults in the Room, comment la Grèce, pratiquement larguée par l’Europe, a sombré dans un gouffre.

« Je suis issu d’une famille modeste et à l’âge de 19 ans, j’ai fui la Grèce comme on fuit une prison, a-t-il expliqué hier lors d’un entretien accordé à La Presse. Je ne pouvais entrevoir le moindre avenir dans mon pays. Je suis alors arrivé en France, j’ai fait des études, et tout s’est bien passé. La France m’a offert plus que tout ce que j’aurais pu imaginer. Je ne me sentais plus Grec du tout. »

En 1967, le jeune homme comptait déjà un long métrage à son actif (Compartiment tueurs) dans son pays d’adoption quand fut instaurée en Grèce la dictature des colonels, à la suite d’un coup d’État.

Je ne sais pas pourquoi ni comment, parce que je n’avais rien à faire de la Grèce à cette époque, mais j’ai été interpellé violemment. Je me suis rendu compte que même si l’on s’éloigne du pays d’où l’on vient, il en reste toujours quelque chose de profond en soi.

Le réalisateur Costa-Gavras

« Après avoir lu le livre de Vassilis Vassilikos, j’ai décidé de porter Z à l’écran. Une fois les colonels partis, la vie a repris son cours normal, jusqu’à ce qu’une nouvelle crise terrible commence à secouer la Grèce il y a 10 ans. Ça m’a atteint de la même façon. »

Dans les coulisses d’une crise

Costa-Gavras s’est donc mis à l’écriture d’un scénario tiré du livre qu’a publié Yanis Varoufakis après avoir remis sa démission à titre de ministre des Finances. Adults in the Room, qui a été présenté hors compétition à la Mostra de Venise le mois dernier, s’immisce dans les coulisses de la crise de la dette publique grecque et dans les séances de négociations avec les représentants de la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international).

PHOTO VINCENZO PINTO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les acteurs Christos Loulis et Alexandros Bourdoumis entourent Costa-Gavras lors de la présentation de gala d’Adults in the Room à la Mostra de Venise.

« La gauche a été portée au pouvoir sur la foi de la promesse de changer les choses, mais l’Europe a tout freiné, fait remarquer le cinéaste. J’ai pu trouver dans le livre – exceptionnel – de Yanis Varoufakis tous les éléments qui me manquaient jusque-là dans mes recherches. Comme il participait aux réunions, il a pu tout voir de l’intérieur. Il s’est d’ailleurs vite aperçu qu’aucune note n’était prise et que les participants pouvaient raconter n’importe quoi à la sortie, sans possibilité de vérification. Il s’est alors mis à les enregistrer et j’ai eu accès à ces enregistrements. Je dirais que ce film est une docufiction. »

Des politiciens pas contents

Adults in the Room ayant pris l’affiche il y a quelques jours à peine en Grèce, Costa-Gavras ne peut encore mesurer l’impact qu’aura son film là-bas, mais il sait que son long métrage est déjà décrié par les politiciens, qu’ils soient de gauche ou de droite. Les médias, liés pour la plupart au pouvoir politique et aux grandes sociétés, précise le cinéaste, ne le soutiennent guère non plus.

Naturellement, le film suscite une grande controverse. Je n’ai pas décrit le premier ministre Alexis Tsipras de façon très favorable. Ce qu’il a fait n’avait rien d’illégal, mais sur le plan éthique, c’est autre chose.

Le réalisateur Costa-Gavras

« Quant à la droite, qui était au pouvoir au début de la crise, elle a aussi sa part de responsabilité, poursuit Costa-Gavras. Le peuple grec aura probablement un autre point de vue sur ce film. Je suis allé le présenter là-bas dans une salle de 1000 places et l’accueil fut très chaleureux. À l’extérieur, on n’a pas idée de la gravité des événements qui se sont déroulés en Grèce, de la façon dont cette crise a touché les gens, ne serait-ce que sur le plan de la perte des meilleurs talents. Le pays compte 10 millions d’habitants, et 500 000 jeunes diplômés sont partis vivre à l’étranger. C’est énorme ! »

Une révolution profonde

Président de la Cinémathèque française depuis une douzaine d’années, Costa-Gavras estime que le cinéma vit actuellement une révolution profonde, dont personne ne sait où elle mènera. S’il déplore la toute-puissance des nouvelles plateformes, « qui veulent tout contrôler », il reconnaît quand même un avantage aux Netflix de ce monde.

« Ils ont ouvert le chemin et rendu les films accessibles au plus grand nombre, dit-il. Ça, c’est formidable. Le problème, c’est que ces films se trouvent souvent perdus sur la plateforme, et on n’en entend plus parler. Aucune statistique n’est accessible non plus. Et pour montrer un film dans une soirée ou dans une salle de cours, ça devient compliqué. Il y a aussi qu’avec ce système, la notion de droit d’auteur n’existe pratiquement plus. Ça, c’est inacceptable. »

Selon lui, cette forme de « consommation » vient aussi rompre le lien privilégié entre un spectateur et le grand écran.

« La captation d’une pièce de théâtre qu’on regarde à la télévision ne constitue pas le même genre d’expérience que lorsque nous sommes dans la salle pour assister à la représentation. C’est pareil pour le cinéma. Il y a des films très délicats – Roma, par exemple – qui perdent de leur délicatesse sur un écran de télé, aussi grand soit-il. Le cinéma est aussi une expérience commune, qu’on partage avec d’autres, même inconnus. L’individualisme est l’un des grands problèmes de notre société. On reste chez soi et on fait comme si les autres n’existaient pas. »

Ayant travaillé pendant quelques années à la fabrication d’Adults in the Room, Costa-Gavras n’a pas d’autre projet pour l’instant.

« J’accompagne maintenant mon film un peu partout. Après, on verra. Ce ne sont certainement pas les sujets qui manquent ! »

Costa-Gavras donnera une classe de maître aujourd’hui à 14 h au Cinéma Impérial (entrée libre). Adults in the Room sera présenté le 20 octobre à 18 h 50 au Cinéma du Musée.