(Paris) Interdit en Amérique du Nord dans la foulée du mouvement #moiaussi, Un jour de pluie à New York est accueilli à bras ouverts dans l’Hexagone…

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Nul n’est prophète en son pays, dit l’adage. C’est particulièrement vrai dans le cas de Woody Allen, qui jouit en France d’un amour inconditionnel.

On le sait depuis longtemps déjà : le public de l’Hexagone est particulièrement friand du cinéaste américain et de son œuvre unique, farcie de personnages pittoresques et de dialogues savoureux.

Mais cette fascination atteint d’étranges sommets avec Un jour de pluie à New York (A Rainy Day in New York), qui prend l’affiche en Europe mais pas en Amérique du Nord, à cause d’un litige avec la société Amazon.

Depuis la sortie du film en salle, la critique française n’en finit plus de s’esbaudir. « Fable divertissante » pour le journal Sud-Ouest, « charme et fraîcheur » pour La Croix, « drôle et enlevé » pour les Échos, plébiscité à l’émission culte Le masque et la plume, Un jour de pluie à New York relèverait carrément de « la meilleure veine récente » du réalisateur, selon Libération.

Le cinéaste de 83 ans, lui, a multiplié les entrevues dans tout ce que la France compte de radios et de magazines. Tout en lui déroulant le tapis rouge, les médias ont lourdement insisté sur le fait que le film n’était pas distribué en Amérique, comme si cela lui donnait un attrait supplémentaire, voire un doux parfum d’interdit.

Un jour de pluie à New York méritait-il autant de déférence ? Pour l’avoir vu en salle, on ne peut que hausser les épaules. Le film est mignon, certes, mais aussi léger que son intrigue est douteuse.

Tandis que son amoureux (Timothée Chalamet) se languit de passer une journée romantique avec elle à New York, la blonde et naïve Ashley (Elle Fanning) tombe dans les filets d’un réalisateur torturé (suivez mon regard) et d’un acteur entreprenant qui ne rêvent que de « se la faire ».

Rien de bien méchant, en vérité. Rien, en tout cas, qui mérite une mise à l’index, comme c’est le cas aux États-Unis.

Sauf que l’ouragan #moiaussi est passé par là.

PHOTO VALERY HACHE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Woody Allen à Cannes en 2016

Dans la foulée de l’affaire Weinstein (ironiquement révélée dans le New Yorker par le journaliste Ronan Farrow, fils de Woody Allen), la fille adoptive d’Allen, Dylan Farrow, a réitéré les accusations d’agressions sexuelles à l’encontre du cinéaste — accusations qu’elle maintient depuis 25 ans, même si le dossier est officiellement clos.

Il n’en fallait pas plus pour que l’écran se fissure. Devant cette nouvelle charge, menée dans un contexte sensible, l’acteur Timothée Chalamet s’est désolidarisé du film et a versé son cachet à une association de lutte contre les agressions sexuelles dans le milieu du cinéma.

Détenant des droits aux États-Unis, Amazon a de son côté rompu le contrat qui le liait au réalisateur pour quatre longs métrages, empêchant du coup la sortie du film aux États-Unis et au Canada.

Différence culturelle

Ce qui nous ramène en France, où une seule personne, sauf erreur, s’est élevée contre le nouveau Woody Allen.

Sur son site Le genre et l’écran, Geneviève Sellier pourfend allègrement Un jour de pluie à New York, dont elle dénonce le sexisme absolu. Si Woody Allen voulait se refaire une virginité, c’est raté, dit-elle. Son film « n’augure pas d’une grande radicalité post-#metoo ».

Pourquoi un tel concert d’éloges, alors ? Question de culture, répond cette spécialiste des femmes dans le cinéma.

En France, le cinéma d’auteur est intouchable. C’est encore plus vrai dans le cas de Woody Allen, dit-elle.

[Son] idéologie convient parfaitement à l’élite cultivée française, dans la mesure où c’est une apologie du génie masculin et de l’attirance pour les jeunes filles, idiotes ou pas, qui ne sont là que pour être baisées.

Geneviève Sellier, historienne du cinéma française

Que le film soit interdit aux États-Unis ne fait que rajouter à l’enthousiasme, estime de son côté Véronique LeBris, auteure du livre 50 femmes de cinéma. En accueillant aussi chaleureusement le film, la France « affiche sa volonté de se démarquer du côté prude américain ».

Pour le moment, en tout cas, la critique fait son œuvre. Depuis sa sortie, Un jour de pluie à New York a attiré 155 000 spectateurs en France, au quatrième rang des meilleurs scores des films en salle depuis le 18 septembre.

Aucun autre distributeur n’a pour l’instant repêché le film pour l’Amérique. Pas sûr qu’on le verra de sitôt au Québec.

Woody Allen réclame pour sa part 68 millions de dollars à la société de Jeff Bezos pour dommages et intérêts. Jour de pluie, en effet…