Pendant plus d’une centaine d’années, le cinéma a présenté un portrait déformé des autochtones du continent. Heureusement, les choses changent.

Marie Tison Marie Tison
La Presse

Longtemps, le cinéma « a nourri l’image que les non-autochtones se faisaient des autochtones », déplore Jason Ryle, directeur général d’ImagineNative, important diffuseur d’œuvres cinématographiques autochtones, notamment par l’entremise d’un festival annuel.

« Ça a créé des stéréotypes, souvent dangereux, qui ont un impact réel sur la vie des autochtones, sur la façon dont ils sont traités. »

Même des documentaristes armés de bonnes intentions ont créé des préjudices. « Ils lisaient quelque chose dans le journal et se disaient qu’il s’agissait d’une excellente idée pour un documentaire, raconte Michelle Van Beusekom, directrice générale de la programmation et de la production au programme anglais de l’Office national du film (ONF). Ils allaient là-bas et ils filmaient vite, vite, vite, sans le respect qui était dû. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ONF

Dans Now Is the Time, présenté au Festival du film de Toronto, le cinéaste Christopher Auchter, originaire d’Haïda Gwaïi, revisite la création d’un totem sur cet archipel de Colombie-Britannique en 1969. L’événement historique et très symbolique avait été filmé à l’époque par l’Office national du film.

Beaucoup de productions cinématographiques n’ont manifesté aucune reconnaissance envers les gens, la communauté ou le territoire, déplore pour sa part la cinéaste autochtone Sonia Bonspille Boileau, originaire de Kanesatake. « Les productions faisaient leur affaire et repartaient. Ils faisaient de l’argent sur le dos de cette histoire-là et sur le dos de la communauté. »

Guide de production

ImagineNative a alors entrepris une vaste consultation pour en arriver à rédiger un guide de production « pour la collaboration avec les communautés, cultures, concepts et histoires des peuples de Premières Nations, Métis et Inuit ».

ImagineNative a lancé le document, intitulé Protocoles et chemins cinématographiques, en mars dernier. L’utilisation du pluriel est importante. « Ce n’est pas quelque chose de fixe, ce n’est pas une checklist, ce sont des principes de base, indique Mme Van Beusekom. Il y a tellement de communautés : ce qui serait approprié au Nunavut serait complètement différent dans le contexte haïda de Colombie-Britannique. »

Le document de 80 pages insiste avant tout sur le respect, la responsabilité, la réciprocité et le consentement. On parle ainsi du respect de la propriété intellectuelle autochtone, de la façon de créer des relations de confiance, de prendre contact avec les bonnes personnes pour obtenir leur consentement, de mettre en place des ententes pour que les communautés puissent bénéficier des projets, etc.

Toutefois, le document n’encourage pas les non-autochtones à raconter des histoires autochtones.

« S’il [le projet] ne représente pas votre culture ou héritage ; s’il implique l’histoire ou la culture autochtone ; si vous manquez de certitude que vos bonnes intentions soient équilibrées ou respectueuses ou si vous êtes incertain que ceci est une histoire que vous devez raconter, eh bien… ne le faites pas », écrit-on dans le guide.

Jason Ryle affirme qu’en abordant un sujet autochtone, un non-autochtone se trouve souvent à priver un cinéaste autochtone de l’occasion de raconter cette histoire. « Au Canada, on ne refait pas souvent les mêmes choses, explique-t-il. Si un cinéaste non autochtone traite du sujet des pensionnats autochtones, il faudra peut-être une décennie, ou même une génération, avant qu’un cinéaste autochtone puisse aborder la question. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ONF

Kanehsatake, 270 ans de résistance, un documentaire sur la crise d’Oka réalisé par l’Abénaquise Alanis Obomsawin et produit par l’Office national du film (L’ONF). L’ONF accepte désormais de financer des projets portant sur des sujets autochtones seulement s’ils proviennent de créateurs autochtones.

Les voix autochtones

L’ONF précise d’ailleurs qu’il n’accepte pas les projets portant sur des sujets autochtones lorsqu’ils ne proviennent pas de créateurs autochtones. « Il y a place pour des exceptions, mais on veut privilégier les voix autochtones, explique Mme Van Beusekom. Pour des raisons historiques, il y a eu des lacunes dans l’expression de ces voix. Nous voulons être proactifs dans ce rattrapage. »

Jason Ryle soutient que la réponse des diverses institutions a été « incroyablement positive ». D’ailleurs, plusieurs ont financé Protocoles et chemins cinématographiques, comme l’ONF, Téléfilm Canada et le Fonds canadien des médias.

« Ce document était nécessaire, affirme Christa Dickenson, directrice générale de Téléfilm. Nous avons une responsabilité envers tous les Canadiens, y compris les peuples autochtones. »

Téléfilm a ainsi embauché un officier de liaison avec les peuples autochtones et le milieu cinématographique autochtone, Adam Garnet Jones. L’institution exige également que tout projet à contenu autochtone comprenne un plan d’engagement avec la communauté.

Téléfilm réserve d’ailleurs une partie de son financement aux projets de cinéastes autochtones. Ceux-ci sont évalués par un jury externe comptant un certain nombre d’autochtones. Cette année, Téléfilm a ainsi financé neuf longs métrages autochtones.

De son côté, l’ONF a terminé les deux tiers d’un plan triennal sur les relations avec les peuples autochtones.

L’institution a atteint un an plus tôt que prévu son objectif de consacrer 15 % de ses dépenses totales aux projets d’artistes autochtones.

« Avant même le plan triennal, nous avions commencé à implanter de meilleures pratiques, fait valoir Mme Van Beusekom. Par exemple, lorsque nous travaillons dans des communautés autochtones, nous privilégions l’embauche d’autochtones dans les postes-clés, comme le directeur photo, le preneur de son, le monteur. »

À défaut de trouver le personnel adéquat, l’institution tente d’instaurer une forme de mentorat.

L’ONF a également commencé à organiser, pour les équipes de production, des formations de base sur la culture de la communauté visitée.

« Nous avions eu des expériences où le réalisateur autochtone devenait une sorte d’interprète culturel pour l’équipe, raconte-t-elle. Ce n’était pas son rôle. Son rôle, c’était de réaliser le film ! »

L’ONF a également entrepris de revoir ses archives afin de refléter un plus grand respect.

« Dans les années 60, on utilisait le mot “indien”, rappelle Mme Van Beusekom. Maintenant, on parle d’autochtone, on identifie la communauté, on identifie la personne qui parle, son rôle dans la communauté. Il s’agit de donner une forme de contexte. »

Une période excitante pour le cinéma autochtone

Cinéastes de plus en plus nombreux, projets qui se multiplient, diffuseurs à l’affût, public autochtone et non autochtone au rendez-vous : selon ses artisans, le cinéma autochtone est sur le point de connaître une percée.

« On voit à quel point le cinéma québécois rayonne dans les grands festivals de films du monde, note la réalisatrice mohawk Sonia Bonspille Boileau. Il rayonne parce qu’on sent qu’il y a quelque chose de riche, quelque chose de local qu’on apprécie. Je pense que nous sommes en train de développer ça du côté autochtone, que nous allons être reconnus internationalement. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

La réalisatrice mohawk Sonia Bonspille Boileau sur le plateau du film Rustic Oracle, en août 2018

Selon Jason Ryle, directeur général d’ImagineNative, un changement s’est fait au cours des dernières années, notamment dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation.

« L’environnement est incroyablement différent. On parle aux bailleurs de fonds, aux membres de l’auditoire qui ne sont pas autochtones. Ils ont maintenant une conscience de l’histoire autochtone qui n’existait pas auparavant. »

Jason Ryle note que l’industrie elle-même a beaucoup changé. « Il y a une quinzaine d’années, il y avait beaucoup moins de réalisateurs, de scénaristes et de producteurs autochtones. Maintenant, ils sont des centaines. »

Par contre, il y a encore du travail à faire pour favoriser l’émergence de techniciens. En outre, la vitalité du cinéma autochtone est inégale un peu partout au pays.

« Il y a beaucoup de choses qui se passent autour de Toronto et de Vancouver ou au Manitoba, indique M. Ryle. Mais c’est moins actif dans l’est du pays. »

Le Québec, lui, se situe à peu près au milieu. « On a toujours eu beaucoup d’œuvres du Québec, surtout de la part du Wapikoni Mobile, affirme Jason Ryle. Mais il y a des défis particuliers pour les autochtones francophones : il y a un niveau supplémentaire de marginalisation. »