(Toronto) A Beautiful Day in the Neighborhood et The Goldfinch sont deux films complètement différents. Le premier raconte l’histoire d’un journaliste dont la vie change au contact d’un animateur d’émission pour enfants, l’autre, celui d’un homme encore tourmenté par un drame survenu il y a longtemps. Ces longs métrages présentent pourtant plus de similitudes qu’il n’y paraît…

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Il se passe un phénomène très étrange quand on visionne A Beautiful Day in the Neighborhood. La façon avec laquelle Tom Hanks incarne Fred Rogers, avec ce débit un peu ralenti, cette prononciation, le son de sa voix, cette gestuelle, tout cela fait en sorte que le spectateur retrouve immédiatement son enfant intérieur. Cela tient peut-être au fait que le célèbre animateur d’une émission pour enfants, dont la personnalité est encore fortement ancrée dans l’imaginaire collectif américain, a toujours souscrit à l’idée que même en ayant atteint l’âge adulte, une personne reste fondamentalement l’enfant qu’il a été.

Réalisé par Marielle Heller, qui s’est distinguée l’an dernier grâce à Can You Ever Forgive Me ?, ce film très touchant évite les pièges de la caricature et de la mièvrerie en se concentrant sur la relation entre un journaliste incrédule et un homme fondamentalement « bon », qui a le don de toujours vous ramener malgré vous à vous-même et à vos sentiments. Même si le nom du journaliste a été changé, le scénario de ce film découle directement d’un article sur Fred Rogers que Tom Junod a publié dans le magazine Esquire en 1998. Maintenant prénommé Lloyd (Matthew Rhys), ce dernier a vu sa vision de la vie changer au contact de cet homme dont il avait une image plus simpliste au départ. D’autant que M. Rogers a fait l’objet de nombreuses parodies (parmi lesquelles celles d’Eddie Murphy à Saturday Night Live).

Les mêmes outils

Il se trouve pourtant que les rencontres successives en vue d’un portrait ont eu pour effet chez Lloyd de reconnaître la colère intérieure qui lui minait la vie, attribuable à un conflit avec un père irresponsable (Chris Cooper). Marielle Heller parvient à illustrer tout ce mécanisme psychologique en utilisant les mêmes outils que le célèbre personnage : un décor rudimentaire, des marionnettes, des comptines. Et… on y croit !

« Personnellement, j’ai réalisé la profondeur de l’approche de Fred Rogers le jour où je suis devenue mère, a déclaré hier la cinéaste au cours d’une conférence de presse. Il a toujours pris au sérieux les sentiments que ressentent les enfants et les validait avec beaucoup de subtilité. Il parlait en regardant directement la caméra, et l’enfant à l’autre bout se sentait écouté. Et respecté. »

Excellent Tom Hanks

Tom Hanks, qui ajoute une autre excellente performance à son palmarès, n’a jamais été un téléspectateur de Fred Rogers, mais il a vu, en revanche, les « huit millions d’épisodes » que l’animateur a créés en trois décennies.

« C’est en regardant l’excellent documentaire Won’t You Be My Neighbor ? que je l’ai mieux connu, a expliqué l’acteur. Il a voulu contrer le cynisme ambiant dès le départ en disant aux enfants qu’il était permis de commencer sa journée sur le bon pied. Le cynisme est devenu un mode par défaut dans toutes nos activités quotidiennes. Pourquoi ? Parce que c’est facile et qu’on peut en retirer beaucoup d’argent. Parce que le cynisme vend. Il y a assurément une place pour du cynisme dans nos vies, mais doit-on obligatoirement se brancher sur ce mode dès le départ ? »

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Tom Hanks et Matthew Rhys dans A Beautiful Day in the Neighborhood

À en juger par sa performance à cette conférence de presse, Tom Hanks a visiblement pris beaucoup de plaisir à incarner Fred Rogers, car il s’est souvent adressé aux journalistes en reprenant la voix et le ton de son personnage. Il retournait aussi les questions, exactement comme l’animateur, mort en 2003, avait l’habitude de le faire.

C’est sans doute la raison pour laquelle A Beautiful Day in the Neighborhood raconte davantage la vie de l’intervieweur plutôt que celle de l’interviewé.

Ce film sera à l’affiche le 22 novembre.

The Goldfinch : du travail bien appliqué

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Nicole Kidman et Ansel Elgort dans The Goldfinch

Il est aussi question d’enfance brisée dans The Goldfinch. Cette adaptation du roman à succès de Donna Tartt, lauréate du prix Pulitzer en 2014, évoque en effet le traumatisme d’un homme qui, à l’âge de 13 ans, a vu sa mère mourir au cours d’un attentat terroriste survenu dans un musée à New York. Quand le film commence, Theo Decker (Ansel Elgort) se trouve dans une chambre d’hôtel à Amsterdam, mal en point. Le récit défilera ainsi en multiples retours en arrière pour expliquer comment celui qui avait miraculeusement sauvé une toile de Carel Fabritius lors de l’attentat en est arrivé là.

John Crowley (Brooklyn) propose un film de belle qualité, magnifiquement mis en images par le directeur photo Roger Deakins. Mais ce travail bien appliqué ne suscite pourtant guère de passion.

« J’avais adoré le livre, sans penser à en faire un film, a déclaré le réalisateur hier en conférence de presse. L’aspect le plus intéressant à traiter à mes yeux était le deuil. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un garçon qui s’accroche à un objet – qui n’en est pas un puisqu’on parle d’une œuvre d’art – et qui est prêt à verser dans la criminalité à cause d’un sentiment de culpabilité envers sa mère, dont il se sent responsable de la mort. J’aimais le souffle de cette histoire. »

Nicole Kidman, qui interprète une mère qui recueille le jeune Theo chez elle après l’attentat, a de son côté expliqué que les traumatismes de fiction pouvaient aussi affecter les acteurs.

« Cela me fascine, car le corps ne fait plus la différence entre la fiction et la réalité. J’étudie cela présentement. Comment peut-on passer sa vie à faire ce genre de choses – et il est important de le faire afin que ces histoires soient racontées – tout en restant en bonne santé afin de pouvoir continuer à donner ? »

The Goldfinch (Le chardonneret, en version française) prendra l’affiche vendredi.

Nouvelles du TIFF

Le plus grand rôle de Kristen Stewart ?

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Kristen Stewart dans Seberg

Révélée au monde grâce à À bout de souffle, le premier long métrage de Jean-Luc Godard, l’actrice américaine Jean Seberg fut traquée dans ses moindres faits et gestes par le FBI à la fin des années 60 parce qu’elle avait épousé la cause des Black Panthers. Comme il arrive assez fréquemment dans le genre très fréquenté du drame biographique, la performance de l’actrice – dans ce cas-ci Kristen Stewart – est de loin supérieure au film dans son ensemble, lequel couvre deux années tumultueuses de la vie de Jean Seberg. Le récit préfère en effet s’attarder à l’anecdote plutôt que d’explorer vraiment le personnage. Lors d’une conférence de presse, l’actrice a par ailleurs déclaré qu’à ses yeux, il est impossible de séparer l’art de la politique. « On ne peut pas l’éviter, a-t-elle dit. Chaque personne avec qui on s’associe, chaque pas que l’on franchit nous révèle sur ce plan. Tout ce que l’on fait relève à la fois de l’humain et du politique, et il n’y a guère de différence entre les deux. Aujourd’hui, les réseaux sociaux n’ont pas que du mauvais, car ils permettent aux artistes de mieux gérer leur image et leur discours. Jean Seberg et ses contemporains n’avaient pas cette option. »

Produit par Amazon Studios, Seberg n’a pas encore de contrat de distribution en salles en Amérique du Nord.

— Marc-André Lussier, La Presse

Bong Joon-ho a appris le cinéma… à la télé !

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Le réalisateur coréen Bong Joon-ho

Poursuivant sa tournée triomphale, le cinéaste coréen Bong Joon-ho a fait escale au TIFF après être passé par Telluride. En entrevue à La Presse, le signataire de Parasite, lauréat de la Palme d’or du Festival de Cannes cette année, a confié que l’envie de faire du cinéma lui est venue en regardant des films… à la télévision. « Enfant, je n’avais pas beaucoup d’amis parce ma famille déménageait tout le temps. Donc, je passais mon temps devant la télé. À cette époque, il n’y avait pas encore de cinémathèque en Corée, mais les grands classiques du cinéma étaient diffusés à la télévision : des films de Vittorio De Sica, d’Henri-Georges Clouzot, des films de genre américains, beaucoup de films d’auteur. Et puis, il y avait AFKN, American Forces Korean Network, une chaîne destinée aux soldats américains en poste en Corée, que je m’empressais d’aller regarder en cachette dès que mes parents dormaient, parce qu’on pouvait voir des films avec du sexe et de la violence tous les vendredis. C’est là que j’ai découvert les films de Brian de Palma et de John Carpenter. J’adorais ça ! »

Parasite sortira au Québec le 25 octobre.

— Marc-André Lussier, La Presse

Pas de Netflix au Scotiabank !

PHOTO FOURNIE PAR LE TIFF

Marriage Story

Au festival de Toronto, le Scotiabank Theatre, rue Richmond, est un centre névralgique. Le complexe cinématographique, qui comprend 13 salles, est entièrement réquisitionné par le TIFF pendant toute la durée de l’évènement, et sert en outre pour les projections réservées à la presse et à l’industrie, ainsi que pour les projections publiques de films sélectionnés dans les sections parallèles. C’est là qu’ont notamment lieu les premières des trois longs métrages québécois francophones retenus dans la sélection. Le magazine Screen révélait que les films Netflix (il y en a quatre au festival, dont Marriage Story, de Noah Baumbach, et The Laundromat, de Steven Soderbergh) ont cependant dû être programmés ailleurs. L’an dernier, des films comme Roma et Outlaw King y ont pourtant été projetés. Cette décision découlerait du fait que le cinéma Scotiabank fait partie de la grande chaîne d’exploitation Cineplex, qui refuse de projeter des films Netflix dans ses salles, étant donné que le géant de la diffusion en continu refuse toujours de respecter la fenêtre de 90 jours d’exclusivité réservée aux exploitants avant toute autre forme de diffusion. La trêve festivalière ne tient apparemment plus.

— Marc-André Lussier, La Presse