Cet été, des artistes plongent dans leurs souvenirs pour analyser leur première œuvre professionnelle. Aujourd’hui : Ricardo Trogi.

Samuel Larochelle Samuel Larochelle
Collaboration spéciale

Si Ricardo Trogi, réalisateur des films 1981, 1987 et 1991, est aujourd’hui reconnu comme un des champions du box-office québécois, l’industrie du cinéma a eu du mal à prédire le succès de son premier long métrage Québec-Montréal. À l’origine, le distributeur avait prévu seulement trois copies du film pour toute la province…

« Ma productrice trouvait que c’était peu, mais ça ne me causait pas de problème, se souvient le réalisateur. Je me concentrais juste sur l’exploit d’avoir fait un premier long métrage. J’étais ben excité ! » Cela dit, la première version du montage a convaincu les preneurs de décision de réviser leurs chiffres. « Ils ont vu que c’était plus le fun et plus accessible qu’ils le prévoyaient, alors ils ont sorti le film dans 36 salles. Ça nous a donné un bon coup de pouce. »

Il affirme néanmoins que le film a surtout été vu en location, grâce à un bouche à oreille efficace. « On a vu les répercussions sur le film suivant, Horloge biologique, qui a récolté 4,5 millions au box-office grâce à la réputation du film précédent. »

Québec-Montréal a également permis au créateur de tourner la page sur une période moins reluisante de sa carrière. « Avec Patrice Robitaille et Jean-Philippe Pearson, avec qui j’ai coscénarisé Québec-Montréal, on avait écrit une émission de faux reportages pour Télé-Québec. On avait commencé le tournage en mai 1999, mais après le montage du premier épisode, les producteurs ont arrêté le show. Ils nous ont dit qu’on n’était pas prêts. »

Refusant de s’apitoyer sur son sort, Ricardo Trogi a convaincu ses partenaires de plonger dans un nouveau projet rapidement. « Patrice avait déjà soulevé l’idée de faire un film entre Québec et Montréal. Sur le coup, ça ne m’avait pas allumé. Mais après notre déception, le film est apparu dans ma tête. Je trouvais l’exercice d’une histoire en ellipses intéressant. Au début, le scénario suivait 17 voitures, mais on en a gardé 5. »

Malgré la déconvenue du projet télé, la confiance du réalisateur n’avait pas été détruite. Son expérience en tant que participant à La course destination monde, au milieu des années 90, l’avait endurci. 

Quand tu es tout seul dans ton coin pour recevoir les notes plus ou moins bonnes des juges, en plein milieu de Karachi, il faut que tu te rebâtisses tout seul. Cette expérience m’a fait découvrir que, dans la vie, je me décourage rarement plus de 24 heures.

Ricardo Trogi

Après des années à se consacrer à la réalisation de publicités et de courts métrages, il a eu le sentiment d’arriver à bon port avec Québec-Montréal. « Même si c’était ma première œuvre majeure aux yeux du public, c’était un aboutissement pour moi. Je faisais des petits films et plusieurs autres projets depuis 1991. »

PHOTO BERTRAND CALMEAU, FOURNIE PAR RICARDO TROGI

Le réalisateur Ricardo Trogi pendant le tournage de Québec-Montréal

Tournage

Durant le mois d’août 2001, à 31 ans, il a finalement commencé le tournage de son premier long métrage. Malgré l’angoisse qu’une telle entreprise peut générer, cet amoureux du septième art a constaté qu’il était possible de mener à terme un film dans la détente. « J’ai vu que je pouvais conserver la même attitude, peu importe l’ampleur du projet. C’est possible de rester agréable, de n’engueuler personne et de garder une bonne atmosphère. Tout au long du tournage, j’ai travaillé dans le plaisir et j’ai tenté de garder ça pour le reste de ma vie. »

Ironiquement, une scène d’engueulade occupe une place toute spéciale dans sa mémoire. « La première fois que je suis allé en montage, alors qu’on était encore en tournage, j’ai vu la scène pendant laquelle les personnages de Julie Le Breton et de Pierre-François Legendre s’engueulent sur le bord de l’autoroute 20. Je me souviens d’avoir été particulièrement satisfait. C’est exactement cette langue-là et ce ton-là que je voulais entendre au grand écran. »

Une façon de parler qu’il retrouvait peu dans le cinéma québécois à l’époque. « Québec-Montréal est né – en partie – en réaction à tous ces films qui semblaient avoir été faits pour plaire à un public qui n’existe pas, avec des termes pas assez justes et un genre de français international désincarné », souligne-t-il.

Mon but avec le film n’était pas d’aller à Cannes, mais que le monde se reconnaisse. J’ai l’impression d’avoir trouvé le ton que je vais utiliser pour le reste de ma vie dans mes films.

Ricardo Trogi

Il regrette cependant une chose de cette première expérience : tourner en vidéo. « Je pensais que ce serait plus pratique d’un point de vue technique, puisqu’on tournait 95 % du temps dans les voitures. Si on avait tourné en film, on aurait dû arrêter souvent pour ne pas gaspiller la pellicule, ce qui n’est pas le cas en vidéo. Sauf que sur un grand écran, je me suis aperçu des limites de notre technologie… »

La critique ne s’en est pourtant pas formalisée. « Les journalistes trouvaient que ça donnait un grain différent, mais personne ne nous l’a reproché. N’empêche, le film est pas mal plus beau sur un écran de 60 po chez les gens, à la maison. »