Moins de 4000 personnes ont vu en salle La grande noirceur, Dérives, Origami ou encore Nous sommes Gold, longs métrages finalistes au Gala Québec Cinéma dimanche. À peine 4000 Québécois se sont déplacés dans un cinéma près de chez eux pour découvrir Répertoire des villes disparues, Genèse et À tous ceux qui ne me lisent pas, tous en lice pour le prix Iris du meilleur film.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Quatre des sept candidats dans la catégorie du meilleur film ont donc été vus par environ 4000 personnes. Le long métrage considéré par plusieurs comme le favori pour remporter le plus prestigieux prix du cinéma québécois, Une colonie de Geneviève Dulude-De Celles, a été vu par moins de 8500 personnes.

Environ 1000 personnes ont vu Carla Turcotte et Natalia Dontcheva, respectivement finalistes au prix Iris de la meilleure actrice et de la meilleure actrice de soutien, dans Sashinka. « À 1000 personnes, ce sont les amis d’amis », a récemment dit, mi-figue, mi-raisin, le comédien et maître de cérémonie Édouard Baer lors de son discours d’ouverture du Festival de Cannes.

PHOTO FOURNIE PAR MICRO_SCOPE

Evan Rachel Wood et Julia Sarah Stone dans Allure, de Carlos et Jason Sanchez

Exactement 338 Québécois se sont rendus dans une salle voir Allure, en lice pour le prix du meilleur son, selon l’Institut de la statistique du Québec. Alors que son actrice principale, l’Américaine Evan Rachel Wood, compte à elle seule 480 000 abonnés sur Twitter… Il y a des amis qui n’y sont pas allés.

La qualité ne se mesure pas à la quantité. C’est incontestable. Je l’ai très souvent répété. Mais force est de constater qu’en ce moment, à de rares exceptions près (La Bolduc et 1991, aussi sélectionné pour l’Iris du meilleur film, ont été vus par plus de 300 000 personnes), le cinéma québécois n’intéresse guère le public à qui il est destiné. Et il faut s’en inquiéter.

Pourquoi boude-t-on notre cinéma ? Pourquoi lui préfère-t-on le moindre navet hollywoodien ? The Hustle, malgré une note collective de 15 % de la part des critiques selon le site Rotten Tomatoes, était au cinquième rang des films les plus rentables au Québec la semaine dernière. Pourquoi le plus populaire des films québécois n’obtient-il pas le sixième de l’auditoire de la série télé québécoise la plus regardée ? Le sixième…

Pourquoi ? Certes, il y a des problèmes de financement et de distribution. Mais notre cinéma a surtout un problème d’image. Je reviens cette semaine du Festival de Cannes où l’on présente la crème de la crème du cinéma mondial. Qu’a le cinéma de mieux à offrir en ce printemps 2019 ? Des œuvres variées : des drames sociopolitiques, des films de genre, des comédies grinçantes, des documentaires sur des personnages tragiques, des films d’époque, des films policiers, des tragicomédies, des autofictions, des biographies inventives, des westerns postmodernes, des polars…

Au Québec, outre la comédie grand public et la biographie filmée classique, ce que l’on semble préférer plus que tout, c’est le drame familial. Mes collègues ont répertorié lundi dans nos écrans les thèmes de prédilection des longs métrages québécois en lice pour un Iris cette année, et ils sont tout sauf jojos : problèmes de santé mentale, deuil d’un proche, tourments de l’adolescence, détresse liée à la condition masculine.

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La palette de couleurs du cinéma québécois de la dernière année varie, pour l’essentiel, entre le gris ciel de mai et l’anthracite. De la dernière année ? De la dernière décennie !

Je faisais du reste le même constat il y a 20 ans, alors que je commençais à pratiquer le métier de critique de cinéma.

Je me souviens d’une chronique de 2002 dans laquelle je caricaturais à outrance le cinéma québécois de l’époque, en le décrivant comme particulièrement ennuyeux et « plate » (ce qui avait fait rire Philippe Falardeau et peut-être même inspiré Vincent Guzzo).

« Pour bien des gens, le cinéma québécois est devenu une caricature de lui-même, écrivais-je. Une farce grasse sans envergure ou un film d’auteur misérabiliste qui se prend la tête. Voici le cliché : lorsqu’il n’est pas alcoolique ou lourdement handicapé, le héros d’un film québécois a perdu récemment un être cher, un animal domestique ou sa mémoire, et trouve un semblant de salut dans une quête spirituelle nouvel-âgeuse qui le mène à la campagne, à la mer ou dans un havre de silence et de plénitude. Il croise rarement un anglophone ou une fille d’immigrants, passe la plupart de ses nuits à noyer sa solitude dans une taverne ou à se déchaîner dans un bar branché, se préoccupe assez peu de sa profession et parle ou bien un français châtié d’Outremont ou bien en onomatopées incompréhensibles. »

J’aimerais dire que, presque deux décennies plus tard, la caricature ne tient plus. Que le cinéma québécois n’est plus gris, froid et déprimant comme un printemps tardif. Mais la vérité, c’est que nos films correspondent encore trop souvent à ce cliché. Depuis des années, ce qui semble surtout fasciner les cinéastes québécois, c’est la détresse humaine, l’aliénation, le désenchantement. En 2010, j’écrivais encore qu’il fallait « avoir le cœur bien accroché pour ne pas sombrer dans une mélancolie profonde, voire une léthargie neurasthénique », après avoir vu les films québécois de l’automne.

Je dirais la même chose de la plupart des films québécois des 12 derniers mois. 

Pourquoi notre cinéma est-il si triste ? Pourquoi ses personnages ont-ils si souvent mauvaise mine ? Il faudrait sans doute une psychanalyse collective pour trouver des éléments de réponse concluants.

Ce qui est clair, en revanche, c’est que l’état léthargique de notre cinéma n’est pas lié à un déficit de compétences ni (seulement) à un manque de moyens financiers. J’ai rencontré le cinéaste palestinien Elia Suleiman à Cannes le week-end dernier, et il vantait sans se faire prier la qualité et l’enthousiasme des équipes québécoises, passionnées par le cinéma (son plus récent film, I Must Be Heaven, a été tourné en partie à Montréal).

L’une des œuvres les plus appréciées du Festival de Cannes, A Hidden Life, le meilleur film de Terrence Malick depuis The Tree of Life (Palme d’or en 2011), a été produit pour 8 millions US. L’équivalent du budget de certains films québécois. Ça ne coûte pas plus cher d’écrire un scénario original, étonnant et coloré comme celui d’un film d’Almodóvar, de Bong Joon-ho ou des frères Coen.

Il se fait du très bon cinéma au Québec. Mais le fait est qu’en 2019, le bassin de cinéphiles intéressés par nos films se résume grosso modo à 4000 personnes. Comment l’élargir ? C’est la question à 1 million de dollars.