Lorsque le jour se lève dans chaque grande ville du monde, les rues s’agitent dans un brouhaha de plus en plus intense. La Havane n’échappe pas à ce phénomène universel. Mais dans la capitale cubaine, la vie s’anime aussi sur les toits.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Ce que le cinéaste et photojournaliste Pedro Ruiz appelle joliment la « canopée urbaine » de La Havane fourmille d’une communauté de gens qui ont comme point commun de voir l’horizon entier de leur chez-soi.

Ici, sur les toits de la ville, on prépare le café, on sort les poules, on ouvre la cage des pigeons, on lit, on joue du tam-tam, on flâne, on fume, on s’appuie sur un muret pour regarder l’horizon, la mer et aussi le spectacle hallucinant et somptueux de l’architecture de cette ville marquée par d’innombrables signes d’effritement.

« C’est un coup d’œil sur la condition humaine, dit Pedro Ruiz, dont le nouveau documentaire, Sur les toits Havane, fait le portrait de ce milieu de vie singulier. Je me suis promené dans cette canopée urbaine et j’ai fait la rencontre de toutes sortes de gens. Un peu comme si je m’étais promené en forêt. »

Milieu modeste

Le projet de ce film est né de plusieurs voyages de M. Ruiz dans la capitale cubaine, notamment un, en 2012, avec l’auteur-compositeur-interprète Philémon Cimon, avec qui il a réalisé le documentaire Philémon chante Habana, tourné en partie sur les toits et terrasses.

Outre une vue sur l’horizon, les habitants des toits havanais ont comme point commun un train de vie très modeste. Certains y vivent en raison d’une pénurie de logements chronique.

Nombre d’entre eux sont arrivés de la campagne. « Les vrais Havanais sont depuis longtemps partis à Miami », lance un homme interviewé par le réalisateur.

Cette crise du logement a été particulièrement aiguë durant ce qu’on a appelé la « période spéciale », vaguement délimitée par les années 90. Celle-ci s’amorce avec l’effondrement de l’Union soviétique, qui approvisionnait l’île en produits divers, et avec l’embargo américain de 1992. Elle se termine avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez au Venezuela en 1999. Ce fils spirituel de Castro allait venir au secours de l’île meurtrie.

Intention poétique

Lui-même d’origine vénézuélienne et ayant perdu sa maison à 18 ans (il s’épanche peu sur cette période de sa vie), Pedro Ruiz indique avoir tourné son film avec une « intention poétique ».

PHOTO PEDRO RUIZ, FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

Il est difficile de le contredire, tant sa caméra porte un regard tendre, contemplatif et langoureux sur le peuple des toits. Chacun des plans de ce film est saisissant de beauté.

« Plus jeune, j’avais lu l’ouvrage La poétique de l’espace de Gaston Bachelard, précise le réalisateur. Cela m’avait marqué, même si je n’ai pas tout compris à la première lecture. Les maisons sont pour moi des refuges contre les conditions difficiles de l’existence. »

Si les habitants des toits vivent modestement, Pedro Ruiz hésite à les qualifier de marginaux. « Ils sont en retrait du monde. Ce sont des gens humbles qui n’entrent pas dans le système de consommation. Oui, ils vivent dans des conditions précaires, mais ils ne sont pas tristes. Pour moi, ce sont des antihéros. Et ça aussi, c’est poétique. »