Le Québec a été marqué par les seins, les fesses et les courbes de Valérie. Mais qui se souvient encore de son destin ? Cinquante ans après l’arrivée au grand écran du tout premier « film de fesses » québécois, retour sur un film érotique certes mythique, mais bien moins révolutionnaire qu’on le croit, en cinq temps.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Le contexte

L’année 1969. « Le Québec connaît sa première grande érection collective », a récemment rappelé Marc Labrèche à son émission Cette année-là, avec l’arrivée au cinéma du tout premier film québécois à entreprendre ce que nul autre n’avait osé jusque-là : « déshabiller la petite Québécoise », comme s’amusait à le répéter son réalisateur, Denis Héroux.

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C’est ainsi que la jeune et jolie Danielle Ouimet, inconnue jusque-là, a instantanément et à tout jamais été propulsée au rang de superstar (et de fantasme pour plusieurs générations de garçons à venir) par son audace et l’insolence de ses formes, épousées par une caméra insistante et persistante, à la fois coquine mais surtout voyeuse. Bref, du jamais-vu dans un Québec à peine sorti de la Grande Noirceur de Duplessis, contrôlé depuis des décennies par un strict et chaste Bureau de la censure. Dans le contexte, on comprend mieux pourquoi les billets du Parisien s’envolaient à l’époque jusqu’à trois jours d’avance (une hérésie à l’heure du porno gratuit en ligne aujourd’hui), et que le film a rapporté en six mois plus de 1 million de dollars, véritable succès historique du box-office québécois.

L’intérêt historique

Pour l’historien Sacha Lebel, le film n’a d’ailleurs d’intérêt que si on le remet ici dans son contexte historique et surtout social. « La jeunesse désirait vivre sa vie, résister à la morale religieuse. L’intérêt historique du film, il est là », indique l’auteur d’un mémoire de maîtrise sur le film d’exploitation dit « sexploitation » au Québec (Vulgaire ! Pervers ! Dégradant ! – Le film d’exploitation et le cinéma québécois).

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Sacha Lebel, historien du cinéma québécois

« Le film est une métaphore d’un changement social, une instrumentalisation du corps nu, ou de la sexualité féminine, dans le but de résister à une morale religieuse, qui avait une vision traditionnelle du corps de la femme : le corps comme lieu de reproduction », explique M. Lebel.

Même la comédienne Danielle Ouimet l’a confirmé il y a 20 ans dans nos pages, pour le 30e anniversaire du film : « L’intérêt de Valérie est avant tout historique. Il est sorti au bon moment », a-t-elle dit au collègue Jean-Christophe Laurence. Quelques années plus tard, en pleine période « granola », « tout le monde tout nu », le film « serait sans doute passé dans le beurre », constatait-elle.

Ici, les jeunes générations souhaitent en effet se réapproprier leur corps : de lieu de reproduction, le corps de la femme devient un « lieu de plaisir », reprend l’historien. Une réappropriation qui n’est pas sans paradoxe, ouvrant directement la voie à une « marchandisation » et à une « objectivation » du corps féminin, bien évidemment. Mais nous y reviendrons.

L’intérêt cinématographique

Rappelons que d’un point de vue cinématographique, Valérie marque aussi un tournant pour le cinéma québécois, ajoute Julie Ravary-Pilon, qui vient de publier Femmes, nation et nature dans le cinéma québécois (Presses de l’Université de Montréal). Cette « première nudité frontale dans un film de fiction commercial » a inspiré une bonne dizaine d’autres longs métrages québécois dits « cochons » (une vague baptisée « Maple Syrup Porn » par le magazine Variety), entre 1968 et 1971. C’est aussi la fin du monopole hollywoodien dans les salles de la province, pour le meilleur, mais aussi pour le pire (L’initiation, Deux femmes en or, Après-ski, etc.). Pour la chercheuse, Valérie s’inscrit donc dans une conjoncture unique : « une révolution nationaliste en pleine révolution sexuelle ».

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Julie Ravary-Pilon, chargée de cours en études cinématographiques à l’Université de Montréal 

Mais nuance : si Valérie s’inscrit dans une double conjoncture « révolutionnaire » aux aspirations certes émancipatrices, le film est tout sauf « émancipateur », précise-t-elle. C’est au contraire un film « classique de déshabillage ».

Relecture féministe

Vous souvenez-vous seulement du récit ? « Valérie quitte le couvent avec un motard, devient danseuse à gogo puis travailleuse du sexe, puis est rescapée par un jeune veuf qui la réinsère dans la sphère familiale traditionnelle ! », raconte en riant Julie Ravary-Pilon, soulignant au passage que son destin est toujours pris en main par un homme. Jamais par elle. Pour l’émancipation, on repassera. « Qui se libère quand on déshabille la voisine ? Certainement pas la voisine ! », lance Mme Ravary-Pilon

Julie Beaulieu enseigne les études cinématographiques à l’Université Laval et fait sensiblement la même lecture critique du film.

PHOTO FOURNIE JULIE BEAULIEU

Julie Beaulieu, professeure d’études cinématographiques, Université Laval

Dans un article publié dans la revue Nouvelles Vues en 2016, elle s’est amusée à comparer les destins de deux personnages féminins mythiques du cinéma érotique et pornographique : notre Valérie nationale et Linda Lovelace de Deep Throat (comme quoi les universitaires s’intéressent vraiment à tout). Dans les deux cas, le personnage féminin est effectivement au centre du récit, mais il ne sert « que le plaisir visuel du public, et plus précisément le public masculin » : « le personnage est un objet de désir plus qu’autre chose », résume-t-elle.

C’est un objet qu’on regarde, mais qu’on entend aussi très peu. « Dans Valérie, on montre ses seins, ses fesses, ses courbes, mais on l’entend très peu parler, confirme la chercheuse. Sa prise de parole passe par l’exhibition de son corps. » Une exhibition quasi exclusivement féminine, dans un univers où la nudité masculine demeure l’exception, faut-il le préciser…

Valérie aujourd’hui ?

Danielle Ouimet a toujours affirmé qu’elle avait elle-même choisi en toute liberté de se déshabiller devant la caméra. Un choix qui a « décidé du restant de [sa] vie », a-t-elle répété sur le plateau de Tout le monde en parlait, en 2017. Un consentement qui, on le sait, n’a pas été partagé par la première star du porno, Linda Lovelace (entre autres), au destin autrement plus trash (violée pendant des années, révélera-t-elle dans son autobiographie).

D’où la question : en cette ère post #metoo, un film comme Valérie serait-il envisageable aujourd’hui ? « Tout est possible, croit Julie Beaulieu, mais la réception critique soulèverait des passions. Il y aurait toutes sortes de questions en lien avec ce que l’on vit présentement avec #metoo. Là où on a beaucoup accepté, là où on a été tolérant, je pense que ça ne passerait pas si bien que ça. »

Surtout, espère-t-elle, un film ainsi financé par les fonds publics ne pourrait plus présenter la femme comme « simple objet de désir sexuel » – lire « hétérosexuel ». « Je pense qu’on essaierait, enfin j’espère, de représenter la diversité des sexualités et des identités, différents types de rapports et différents types de relations. »

Parce qu’en toute franchise, Valérie, « aux yeux d’aujourd’hui », « ce n’est effectivement pas un film qui a très bien vieilli, c’est un récit très simple, pas un grand film, confirme Sacha Lebel. Quelque part, c’est très misogyne. » Bref, dans le contexte actuel, « ça ne passerait pas ». Mais il n’en démord pas : « Aujourd’hui, l’intérêt de Valérie, il est purement historique. »

PHOTO FOURNIE PAR ÉLÉPHANT : MÉMOIRE DU CINÉMA QUÉBÉCOIS/COLLECTION CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE

L’affiche de Valérie, un film de Denis Héroux

Valérie, de Denis Héroux, est en cours de restauration par Éléphant. Il sera offert en format numérique à l’automne.