À une époque où l’on confond plus que jamais l’art et le marketing, il ne faut pas s’étonner que les critères artistiques cèdent le pas aux arguments de vente. Mais il faut certainement s’en désoler.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

La semaine dernière, nous apprenait mon collègue Marc-André Lussier, Téléfilm Canada a resserré en catimini les critères d’admissibilité des œuvres destinées à la catégorie de l’Oscar du meilleur film international (anciennement l’Oscar du meilleur film en langue étrangère).

Pour espérer représenter le Canada aux Academy Awards, selon ces nouveaux critères, un film devrait avoir été présenté dans au moins l’un des 13 festivals internationaux désignés par Téléfilm (les plus prestigieux, en particulier d’un point de vue américain), sinon être représenté par un agent de vente international ou américain, ou encore un distributeur américain.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La réalisatrice de Chien de garde, Sophie Dupuis, et le producteur du film Étienne Hansez, lors de l’annonce du film qui représenterait le Canada dans la catégorie de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, en septembre dernier

Drôle de hasard, le long métrage choisi l’an dernier pour représenter le Canada aux Oscars, Chien de garde, de Sophie Dupuis, ne répond pas à ces critères. Il s’agit, sauf erreur, du seul candidat depuis l’Oscar remis aux Invasions barbares, de Denys Arcand, il y a 15 ans, à ne pas correspondre à ces exigences, en compagnie de Ce qu’il faut pour vivre, de Benoit Pilon (qui fut de la courte liste des neuf finalistes à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, en 2009).

« En voyant cette nouvelle règle, la seule question que je me suis posée, c’est si Téléfilm regrettait son choix pour représenter le Canada », m’a confié lundi Étienne Hansez, producteur du film de Sophie Dupuis. « Si c’est le cas, ce serait extrêmement malheureux ! »

J’ai posé la question à Téléfilm Canada, qui m’a répondu en fin de journée lundi. « Non, on ne regrette pas ce choix », m’a assuré la porte-parole de Téléfilm Canada, Francesca Accinelli, en précisant que la nouvelle politique de son organisme avait été « mal présentée ». Elle a toutefois réitéré l’importance pour le candidat choisi d’avoir des partenaires, c’est-à-dire un agent de vente international ou un distributeur américain, pour faire campagne le plus tôt possible auprès des électeurs de l’Académie hollywoodienne.

Mme Accinelli m’a aussi indiqué que l’appel d’inscription de Téléfilm serait modifié sous peu afin que les nouveaux critères d’admissibilité ne soient plus obligatoires, mais « suggérés aux membres votants comme des critères d’évaluation ».

L’appel d’inscription révisé a été publié hier. Les nouveaux critères ne sont plus obligatoires, mais demeurent fortement suggérés. Le comité de sélection les « prendra en considération […] en priorité lors de leur évaluation ». Le diable est dans les détails. Définition du mot « priorité » (selon le Larousse) : « Fait pour quelque chose d’être considéré comme plus important que quelque chose d’autre, de passer avant toute autre chose. »

Sur le fond, dans les circonstances, peut-on vraiment parler d’une volte-face de Téléfilm Canada ? Même à la lumière de cette nouvelle formulation du règlement, si j’étais le producteur de Chien de garde, je serais tenté d’interpréter ces nouvelles mesures de Téléfilm comme une forme de désaveu.

Les changements proposés, expliquait la semaine dernière Téléfilm Canada, « ont pour but d’assurer que le comité de sélection porte son choix sur le film le plus solide dans cette catégorie où la concurrence est très forte ». Le « plus solide » ou le meilleur ?

Le choix de Chien de garde pour représenter le Canada en a surpris beaucoup l’automne dernier. Mais il n’a pas scandalisé grand-monde. Chien de garde ne fut pas retenu parmi les cinq finalistes à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (sans grande surprise). Mais il reste, de l’avis général – notamment de la critique –, un excellent film.

D’aucuns s’attendaient à ce que La chute de l’empire américain, de Denys Arcand, soit plutôt choisi par le comité de sélection mis sur pied par Téléfilm. Sur la foi de la réputation internationale du cinéaste et de son palmarès aux Oscars.

Lorsque Sony Pictures Classics a acquis les droits de distribution de La chute de l’empire américain, en mai 2018, le distributeur américain avait insisté sur le fait qu’il s’agissait de la suite d’un film « finaliste aux Oscars » (Le déclin de l’empire américain), produite par « la lauréate d’un Oscar » Denise Robert. La filiale de Sony Pictures, qui a de l’expérience dans la promotion de films étrangers aux États-Unis (Amour, de Michael Haneke, notamment), avait de toute évidence la cérémonie des Oscars 2019 dans sa ligne de mire et dans son plan stratégique quant à la mise en marché du film d’Arcand.

C’était sans présager qu’un comité pancanadien de 24 personnes choisirait plutôt Chien de garde, film intimiste sur la relation fusionnelle entre deux frères aux tempéraments bouillants. Sur le plan cinématographique, Chien de garde n’a rien à envier à La chute de l’empire américain, qui ne compte pas parmi les films les plus mémorables de Denys Arcand. Sauf que, dans une campagne de promotion à Hollywood, le nom d’Arcand a évidemment plus de résonance.

Certains commentateurs, qui ont adoré La chute de l’empire américain pour des raisons qui relèvent davantage de l’idéologie que du cinéma, ont interprété la sélection de Chien de garde pour représenter le Canada comme un camouflet infligé à un monument du cinéma québécois.

Est-ce que Téléfilm Canada, par ses nouveaux critères, veut s’assurer que ce genre de situation ne se reproduise plus ? Sa porte-parole m’assure que cela n’a rien à voir. Le « timing » – comme on dit à Beverly Hills – et le libellé des deux appels d’inscription successifs de Téléfilm laissent pourtant songeur.

La productrice Denise Robert, que j’ai jointe hier à New York, estime que tous les films devraient avoir la chance de concourir aux Oscars. « Il faut que tous les films soient admissibles, dit-elle, même si, dans une campagne féroce comme celle des Oscars, ceux qui ont un distributeur américain sont avantagés. »

Est-ce que le film de Denys Arcand, en profitant de la campagne de promotion de Sony Pictures Classics, aurait eu plus de chances que celui de Sophie Dupuis d’être retenu parmi les finalistes à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère – en lieu et place de celui d’Alfonso Cuarón, de Nadine Labaki, de Pawel Pawlikowski, d’Hirokazu Kore-eda ou de Florian Henckel Von Donnersmarck ? Permettez que j’en doute…

Il ne s’agit pas, comme on l’a laissé entendre, de dire à un cinéaste vénérable : « Tasse-toé, mononcle ! » Il s’agit plutôt, comme le soulignait avec justesse Philippe Falardeau dans notre section Débats de dimanche, de réaffirmer la primauté des critères qualitatifs dans l’évaluation des œuvres artistiques. C’est en effet une question de principe.

Le cinéaste de Monsieur Lazhar, finaliste à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012, le soulignait : il ne revient pas à des directeurs de festivals, à des distributeurs ou à des agents de vente étrangers de déterminer, même en partie, quel film devrait représenter le Canada – et la plupart du temps le Québec – à la cérémonie des Oscars.

Chaque film, à petit ou à grand budget, réalisé ou non par un cinéaste de renom, soutenu ou pas par un producteur influent, associé ou pas à une multinationale étrangère, devrait avoir la chance de concourir pour l’un des prix les plus prestigieux du cinéma mondial. Et devrait être considéré sans ordre de « priorité », peu importe s’il a été présenté dans un festival international ou acheté par un distributeur américain. Que le meilleur gagne ! Tout le reste n’est que marketing.