Les chiffres ne mentent pas. La présence de longs métrages sur différentes plateformes de diffusion en ligne a entraîné une baisse vertigineuse des ventes de Blu-ray et de DVD au Québec. Il existe toutefois une demande désormais plus nichée, à laquelle les distributeurs sont de plus en plus sensibles.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

L’an dernier, au Gala Québec Cinéma, Robin Aubert a publiquement dénoncé le refus de son distributeur, Les Films Séville, de sortir Les affamés en Blu-ray ou en DVD. Puisque le film a remporté huit trophées Iris, dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation, le distributeur s’est ravisé deux jours plus tard. Mais le fait est que de moins en moins de films québécois ont droit à ce traitement, au grand dam des collectionneurs et des établissements scolaires.

IMAGE FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Les affamés est sorti en Blu-ray au Québec à la suite d’une sortie publique du réalisateur Robin Aubert.

« Bien sûr, la sortie de Robin et les honneurs obtenus par Les affamés nous ont poussés à revoir notre position, indique Patrick Roy, président de la société Les Films Séville, géant de la distribution au Québec.

Mais il s’agit quand même d’un cas particulier. Un an plus tard, je peux dire que l’opération n’a pas été déficitaire, mais elle n’a pas généré de profit non plus. Pour nous, tout est du cas par cas maintenant. Je dirais qu’en général, on peut difficilement justifier la production en DVD d’un film qui a rapporté moins de 500 000 $ au box-office, sauf exception. »

Petit retour du balancier

S’il était presque acquis que la dématérialisation du visionnement à domicile serait totale à plus ou moins brève échéance, nous assistons actuellement à un petit retour du balancier. Des distributeurs ayant déjà mis une croix sur la production de Blu-ray et de DVD regagnent progressivement ce marché, à plus petite échelle.

« Les points de vente sont plus rares, reconnaît Francis Ouellette, de Fun Film Distribution. Il y a deux ou trois ans, nous étions tellement persuadés de la disparition de ce marché que nous avons carrément mis fin à notre production. Plusieurs films québécois de notre catalogue ne sont pas sortis en DVD. Il s’est toutefois passé quelque chose de très intéressant depuis : cette absence a créé une demande. »

Même si cette demande n’est pas explosive et qu’aucun distributeur québécois ne peut espérer générer un profit intéressant avec la production d’un DVD, on s’est quand même rendu compte qu’un marché existe encore.

Francis Ouellette, de Fun Film Distribution

Fun Film Distribution a d’ailleurs récemment mis sur le marché le DVD d’Une colonie, le long métrage de Geneviève Dulude-De Celles. Le distributeur répétera l’exercice à l’automne avec Genèse de Philippe Lesage. La société s’apprête aussi à sortir bientôt le tout premier Blu-ray de son histoire. La grande noirceur, de Maxime Giroux, bénéficiera toutefois d’un tirage très limité de 300 exemplaires.

« Il s’agit d’une belle édition, très soignée, strictement destinée aux admirateurs et aux collectionneurs, précise Francis Ouellette. Il ne s’agit pas d’une opération philanthropique, mais presque ! »

Une nouvelle occasion ?

Chez K Films Amérique, on voit même dans ce déclin général du marché une occasion.

« Comme il y a moins de concurrents, nos titres sont mieux mis en valeur sur les présentoirs des points de vente qui restent, comme Renaud-Bray et Archambault, explique Louis Dussault. Le marché de la location est pratiquement mort, mais celui de la vente, non. N’oublions pas non plus que l’internet haute vitesse ne se rend pas encore partout en région. Pour les gens qui habitent dans ces endroits, la diffusion en ligne n’est pas encore vraiment une option. »

Le distributeur fait d’ailleurs valoir que les revenus générés par les ventes de DVD d’un titre comme Mademoiselle de Joncquières, d’Emmanuel Mouret, sont supérieurs à ceux recueillis grâce à la diffusion sur les plateformes.

« Nous produisons toujours une première édition d’un millier d’exemplaires, indique le distributeur. Le stock de certains titres s’écoule rapidement, d’autres y mettent plus de temps, mais tous ces DVD finissent par trouver preneur. Pour nous, cette opération est très positive. Sur les plateformes, les films ne sont pas là éternellement non plus. Une fois la période de diffusion terminée, le film est débranché et n’est plus visible nulle part. »

MK2 | Mile End, une société dont le catalogue est principalement composé de titres français et internationaux, n’a pratiquement pas touché au marché du Blu-ray/DVD depuis son arrivée dans le circuit, il y a deux ans. Une réflexion est cependant en train de s’amorcer chez ce distributeur. Certains titres populaires, notamment Le sens de la fête et Le grand bain, sont en effet réclamés.

« Notre lien avec la société française MK2 ne peut nous être utile à cet égard puisque les formats nord-américains et européens ne sont pas les mêmes, fait remarquer Ariane Giroux-Dallaire, directrice générale de la société de distribution. Pour produire un DVD d’un film français au Québec, il faut partir de zéro. Cela dit, on regarde sérieusement la possibilité de produire maintenant des Blu-ray et des DVD, car il existe une vraie demande, mais à plus petite échelle. »

Le système D dans les écoles

Pour les établissements scolaires, la disparition éventuelle des supports physiques pourrait constituer un problème. Plusieurs d’entre elles doivent d’ailleurs se débrouiller avec les moyens du bord pour mettre la main sur des titres à présenter aux élèves.

« Il y a toujours moyen de s’accommoder pour trouver ce dont on a besoin, mais ça dépend beaucoup des cours », explique Simon Dugas, enseignant en cinéma au cégep de Saint-Laurent, aussi cofondateur du Prix collégial du cinéma québécois.

Nous n’avons aucun souci à trouver les films hollywoodiens ni les grands classiques du cinéma. Cela dit, une société américaine comme Criterion ne propose aucun film avec des sous-titres en français. Pour nous, ça pose problème. Alors on achète des DVD de ces classiques en France !

Simon Dugas, enseignant en cinéma

L’enseignant fait valoir que les profs utilisent souvent leurs ressources personnelles, car les plateformes de diffusion en ligne ne disposent habituellement d’aucun programme destiné aux collectivités. Un partenariat avec Québec Cinéma a toutefois été établi pour l’attribution du Prix collégial du cinéma québécois.

« Pour le cinéma d’ici, ça va poser problème éventuellement, à cause du très petit nombre de DVD qu’on retrouve de nos jours, fait-il remarquer. Dès qu’on tombe dans une espèce d’entre-deux, c’est-à-dire des films pas très anciens mais pas très récents non plus, ça devient plus difficile. Un collègue cherchait La moitié gauche du frigo il n’y a pas longtemps pour se rendre compte que le film de Philippe Falardeau est devenu presque introuvable. Cela dit, les bibliothèques de la ville de Montréal sont généralement assez bien garnies. Et puis, avec des collègues, on écume tous les clubs vidéo qui ferment afin de récupérer des films. Trouver C.R.A.Z.Y. en DVD aujourd’hui, ce n’est pas du tout évident. Il n’est pas sur les plateformes non plus ! »

À l’ère du téléchargement et de la diffusion en ligne, le Blu-ray/DVD sera-t-il aux productions cinématographiques ce que le vinyle est devenu aux productions musicales ? Peut-être. Les collectionneurs de vidéocassettes VHS n’ont cependant pas encore dit leur dernier mot. Mais ça, c’est une autre histoire…

Ventes de vidéogrammes*, en unités, au Québec

2007 : 10 912 799 2012 : 10 035 854 2017 : 4 224 553 * Les vidéogrammes comprennent les formats DVD, HD-DVD, Blu-ray, VHS et autres. Source : Institut de la statistique du Québec (ISQ), Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ). Les données ne sont plus compilées depuis 2018.