Le milieu du cinéma québécois devrait prendre exemple sur celui de la télévision afin d’améliorer la représentativité des personnages féminins dans les œuvres d’ici, croit Isabelle Hayeur, présidente de l’organisme Réalisatrices équitables.

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

« Il y a encore beaucoup de résistance dans le domaine du cinéma, note Isabelle Hayeur. À la télévision, on n’hésite pas à parler de chefs-d’œuvre lorsqu’on fait référence à The Handmaid’s Tale ou à Homeland, par exemple, des séries qui mettent en vedette des personnages féminins forts et complexes. Au cinéma, on dirait qu’il faut absolument que le film mette en vedette un homme pour être considéré comme une grande œuvre. »

Isabelle Hayeur n’est donc pas tombée en bas de sa chaise en lisant notre dossier publié hier sur la faible représentation de personnages féminins parmi les films finalistes au Gala Québec Cinéma de dimanche. La présidente de l’organisme Réalisatrices équitables souligne en outre l’absence de plusieurs femmes parmi les cinéastes en lice pour le prix Iris de la meilleure réalisation à ce même gala. « Je pense à Jennifer Alleyn pour Impetus, à Renée Beaulieu pour Les salopes ou le sucre naturel de la peau, ou encore à Kristina Wagenbauer pour Sashinka, note-t-elle. Ce sont toutes des cinéastes solides qui ne sont pas ressorties dans les nominations. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Renée Beaulieu, réalisatrice de Les salopes ou le sucre naturel de la peau

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Kristina Wagenbauer, réalisatrice de Sashinka

Or, selon Isabelle Hayeur, dont l’organisme fondé en 2007 se soucie également de l’image des femmes dans les médias, le public est prêt à voir des films réalisés par des femmes ou qui mettent des femmes en vedette. « Les gens ont envie d’audace et de fraîcheur, assure-t-elle. Ils ont envie de voir autre chose. »

Une certaine résistance

Bien sûr, les mesures paritaires peuvent aider à redresser le tir, mais elles rencontrent une certaine résistance dans le milieu, note Isabelle Hayeur. « Il y a une grogne chez les réalisateurs, affirme-t-elle. C’est prévisible, car lorsqu’on investit dans la diversité, il y a moins d’argent pour les autres. Mais il y a aussi plein de réalisateurs qui sont d’accord avec ces mesures et qui les encouragent. »

Du côté de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ), on précise que la grogne s’observe surtout chez les cinéastes d’expérience.

« C’est un milieu très compétitif où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, c’est certain qu’il y a un peu de frustration. Les réalisateurs plus vieux ont l’impression d’être victimes d’âgisme et de faire les frais des mesures de discrimination positive. » — Gabriel Pelletier, président de l’ARRQ

Il note toutefois que les mesures visant une meilleure représentation des femmes portent leurs fruits. « Ça débloque. On voit de plus en plus de projets de femmes. Et personne ne nie qu’elles ont été trop longtemps sous-représentées. On connaît tous la statistique : plus les budgets des films sont importants, moins il y a de femmes. »

Où est le problème ?

Isabelle Hayeur ne croit pas qu’on puisse reprocher aux institutions subventionnaires le problème de la sous-représentation des femmes au cinéma. « Prenez l’exemple de la SODEC [Société de développement des entreprises culturelles], les gens ont fait leur bout de chemin, estime-t-elle. Le personnel a suivi des formations sur les biais inconscients, les gens sont plus vigilants. » Selon la présidente de Réalisatrices équitables, c’est du côté des créateurs et des programmations de festivals que le bât blesse. Bon an, mal an, les femmes peinent encore à se classer. À titre d’exemple, elles étaient minoritaires dans toutes les catégories du Festival de Cannes qui a pris fin samedi dernier.

Au fond, la vraie question est la suivante : qui décide qu’un film est un chef-d’œuvre ? Isabelle Hayeur demeure convaincue qu’il y a une résistance chez les influenceurs, qu’il s’agisse des critiques ou de l’intelligentsia, bref des gens qui ont du poids quand vient le temps de faire ou défaire la réputation d’un film. Ils auraient, selon elle, un préjugé favorable à l’endroit des hommes. « Or, ce n’est pas vrai qu’il y a seulement des hommes qui font des chefs-d’œuvre », lance-t-elle. L’organisme qu’elle préside organisera d’ailleurs une discussion publique à ce sujet en collaboration avec Médiafilm au courant de l’année. 

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