Les femmes sont-elles condamnées à rester dans l’ombre des hommes au cinéma québécois ? Chose certaine, les films d’ici peinent encore à faire une juste place aux personnages féminins, révèle une analyse des 20 films finalistes au prochain Gala Québec Cinéma. Oui, même en 2019, bon nombre de films ne présentent aucune scène où deux femmes discutent ensemble d’autre chose que d’un homme…

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

Le cinéma québécois est-il plus paritaire que les autres ? Voilà l’une des questions qui ont décidé La Presse à faire passer le test de Bechdel aux 20 films en lice au Gala Québec Cinéma de dimanche. Pour réussir ce test, un film doit répondre à trois critères simples : présenter deux personnages féminins dont on connaît le nom (1), qui discutent ensemble (2) d’autre chose que d’un homme (3). Le constat n’est pas reluisant : à peine 12 des 20 films finalistes passent le test, soit 60 %. À titre de comparaison, 5 des 8 finalistes à l’Oscar du meilleur film ont réussi le test cette année, soit 62,5 %, selon le site bechdeltest.com.

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Eye on Juliet, de Kim Nguyen

Ainsi, grâce entre autres aux discussions entre Aspasie (Maripier Morin) et l’enquêteuse Carla McDuff (Maxim Roy), La chute de l’empire américain de Denys Arcand réussit le test. En revanche, même si Eye on Juliet tourne autour du personnage d’Ayusha, une jeune femme vivant au Moyen-Orient, le film de Kim Nguyen échoue au test, car les discussions entre femmes qui y sont montrées ont toujours un rapport avec un homme.

« Êtes-vous surprise d’apprendre que 40 % des films échouent ? », avons-nous demandé à la réalisatrice Geneviève Dulude-De Celles, qui a éclaté de rire. « Ça ne m’étonne pas, malheureusement. »

Il est évident pour elle que le cinéma présente beaucoup d’œuvres centrées presque exclusivement sur des personnages masculins. Un des objectifs avec son film Une colonie était d’ailleurs de « sortir des clichés » et de présenter un rôle principal féminin « sans que ça tourne qu’autour d’une relation amoureuse ». C’est ce qu’elle a fait en racontant le passage vers l’âge adulte de Mylia (Émilie Bierre).

Le test n’est bien entendu qu’une manière parmi tant d’autres de mettre en lumière la sous-représentation des femmes au grand écran. Et ce n’est pas parce que le test est réussi que l’œuvre est sensible à cette question. Comme le souligne la productrice Élaine Hébert, « il peut y avoir un film super sexiste et, parce que deux femmes se parlent pendant 30 secondes, le test de Bechdel est réussi. Il faut regarder autre chose pour voir si le film est sensible à la cause des femmes ».

Élaine Hébert croyait d’ailleurs que le film qu’elle a produit, À tous ceux qui ne me lisent pas de Yan Giroux, ne réussissait pas le test. Dans les faits, il le passe… de justesse. Cette œuvre raconte – de manière très libre – la vie du poète Yves Boisvert.

Dans le troisième volet de sa trilogie, Ricardo Trogi nous raconte un été de sa période universitaire. Puisque toute cette œuvre est basée sur ses souvenirs et que son alter ego est dans toutes les scènes, il n’est pas surpris d’apprendre que 1991, le film qui a recueilli le plus de sélections (16) en vue du Gala Québec Cinéma, ne passe pas le test.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ricardo Trogi en plein travail sur le plateau de tournage de 1991.

Et même s’il avoue que la représentation des femmes au cinéma n’est pas « un souci quotidien », il croit honnêtement qu’il a prouvé, en réalisant notamment Les Simone, à la télévision, qu’il est loin d’être indifférent aux personnages féminins.

En tournage en ce moment de la série télé La maison bleue, il ajoute que toute l’équipe est soucieuse de bien représenter les femmes et la diversité. « Nous faisons un grand effort et on voit le résultat », dit le réalisateur.

La femme-objet aux oubliettes

Tous ceux qui ont vu la trilogie de Ricardo Trogi savent que le personnage de la mère est complexe, qu’il n’a rien d’un rôle de « faire-valoir ». Or, le réalisateur se souvient que lors du dépôt du scénario du premier film, des jurés engagés par Téléfilm avaient estimé que « cette femme était trop agressive ». Ils conseillaient au cinéaste de la rendre plus maternelle, « parce que sinon les gens auraient de la difficulté à s’attacher à elle ».

Ricardo Trogi ne les a pas écoutés… et l’actrice Sandrine Bisson a reçu un prix d’interprétation pour ce rôle dans 1981. Elle est aussi finaliste pour la meilleure interprétation dans un rôle de soutien pour 1991.

Bien plus que la quantité de rôles féminins ou leur temps de présence à l’écran, Élaine Hébert s’intéresse à la profondeur et à la qualité des personnages. « S’il y a des personnages de femmes qui sont juste des poteaux ou des faire-valoir, c’est là que je suis choquée. »

Geneviève Dulude-De Celles est du même avis : « Ce qui me choque en 2019, c’est de voir des personnages féminins clichés et de la nudité inutile. Parce qu’en étant dans le milieu, je sais que chaque ligne de dialogue est un choix. Chaque vêtement également. C’est un travail d’équipe, donc ça veut dire que plein de gens ont endossé ça », dit la réalisatrice et productrice.

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Geneviève Dulude-De Celles au cours du tournage de son film Une colonie.

Dès l’analyse des scénarios par les instances publiques comme Téléfilm Canada et la SODEC, croit-elle, le jury pourrait sonner l’alarme : « C’est important que ces jurés aient cette sensibilité-là », dit la réalisatrice d’Une colonie.

Selon Olivier Picard, producteur de Nous sommes Gold d’Éric Morin, la nudité gratuite à l’écran est inacceptable et il a toujours trouvé ça « dégueulasse » de voir des rôles de « femmes-objets ». Il montre aussi du doigt les instances publiques : « Ça revient surtout au fait que la SODEC va financer, par exemple, des films de Denys Arcand, avec ce genre de scénarios-là. Ils vont donner 4-6 millions, les yeux fermés, sans remettre en question des choix comme de la nudité », dénonce Olivier Picard.

Il travaille en ce moment sur un long métrage qui mettra en scène quatre frères (Aliocha, Niels, Volodia et Vassili Schneider) et leur père (Laurent Lucas), tous membres d’une secte. Pendant le développement du projet, l’équipe a réalisé qu’il n’y avait qu’un seul rôle féminin et que c’était celui d’une femme soumise et sous l’emprise d’hommes.

« Il y a 20 ans, nous n’aurions même pas pensé à ce problème. Mais en ce moment, nous parlons tellement de cette problématique que nous avons décidé d’étoffer le personnage et de lui donner plus de pouvoir. Il y a vraiment eu une réflexion autour de ça », explique le producteur de Parce que films.

Amélioration en cours…

Renée Beaulieu, réalisatrice du film Les salopes ou le sucre naturel de la peau, croit qu’il y a tout de même une meilleure représentation des femmes à l’écran au Québec que dans le reste du monde. D’après elle, les mesures de parité de la SODEC et de Téléfilm, notamment, favorisent cette amélioration.

« Pour que la fiction change, il faut que les femmes investissent la fiction. » — Renée Beaulieu, réalisatrice

Chose certaine, tous les films réalisés par des femmes en lice au Gala Québec Cinéma passent sans mal le test de Bechdel. Les cinéastes proposent des scénarios avec des personnages principaux féminins, qui se tiennent souvent loin des clichés.

L’objectif principal de Renée Beaulieu avec son plus récent long métrage était de parler de la sexualité des femmes. « Même si on voit plus de femmes que nous en avons déjà vu à l’écran, sur le plan de la sexualité, la représentation n’a pas été investie. » Et qui est mieux placé qu’une femme pour en parler ?

— Avec André Duchesne, Ève Dumas et Marissa Groguhé, La Presse