Au mois de juin 1984, je débarquais pour la première fois à Chelsea, dans le Michigan. Je n'ai aucun souvenir de la ville, seulement d'un ruban d'asphalte qui serpente à travers un immense champ jaune. Celui-ci ne mène apparemment nulle part, me disais-je, avant d'apercevoir au loin un bouquet d'arbres derrière lequel se cache la destination finale de ce voyage: le centre d'essais de la Chrysler Corporation.

Éric Lefrançois, collaboration spéciale LA PRESSE

À cette occasion, le Big Three américain (GM, Ford et Chrysler) révélait à la presse spécialisée toutes les nouveautés qu'il lançait pour l'automne. Ces «longs leads», comme on les appelait à l'époque, permettaient de connaître à l'avance - mais sous embargo - toutes les modifications apportées aux modèles du prochain millésime. Tout. Du dessin rajeuni des enjoliveurs à la texture matelassé du toit en vinyle.

C'était en 1984, donc. Chrysler avait évité la banqueroute et préparait la sortie de ses Autobeaucoup, les Dodge Caravan et Plymouth Voyager. Deux modèles qui changeront le cours de l'histoire de cette société, mais auxquels je n'attachais à l'époque aucune véritable importance. Je débutais dans le métier et mon mandat dans le cadre de ce premier pèlerinage consistait à revisiter les «classiques» des marques Chrysler, Plymouth et Dodge.

Parmi ceux-là se trouvaient la Fifth Avenue, la Plymouth Caravalle Salon et la Dodge Omni GLH. Cette dernière, de loin, était l'objet de toutes mes convoitises. Imaginez un peu, une sous-compacte de 980 kilogrammes animée d'un moteur 2,2 litres suralimenté de 110 chevaux... Cela vous fait sourire? Rappelez-vous qu'à la même époque, le V8 5,2 litres de grosses minounes de Chrysler n'en produisait que 140.

Cette GLH, acronyme pour Goes Like Hell, avait été conçue par un certain Carroll Shelby. Ce dernier avait, à la demande du président de Chrysler, Lee Iacocca, supervisé sa réalisation. Il était d'ailleurs présent à l'événement. Pour répondre aux questions des journalistes bien sûr, mais aussi pour leur démontrer tout le potentiel de ce véhicule sur la piste d'essai du constructeur américain. La piste d'essai. Une véritable montagne russe avec une montée interminable, suivie ensuite d'une succession affolante de virages. Ou était-ce ma façon de conduire qui l'était trop?

Toujours est-il qu'à l'insistance suspecte de Denis Duquet, alors essayeur à La Presse, j'acceptai de me laisser conduire par ce vieillard coiffé d'un chapeau de cowboy pour parfaire mon évaluation de cette GLH. Carroll Shelby avait 61 ans, moi, 18.

Pilote accompli

Une balade du dimanche, me disais-je, en prenant place aux côtés de cet homme dont j'ignorais totalement le palmarès sportif. Pour moi, comme ceux de ma génération, Shelby était un préparateur de voitures musclées, rien d'autre. J'étais loin de me douter, avant qu'il n'enclenche le premier rapport de la boîte de vitesses, qu'il avait également participé à des épreuves de Formule 1 et remporté les 24 heures du Mans. Si j'avais su, je ne serais jamais monté à bord.

Dans la montée du circuit, Shelby fait claquer chacun des cinq rapports de la boîte, tout en me faisant la conversation. Je ne l'écoute pas. J'ai les yeux fixés vers l'horizon, ou plutôt sur la butte qui se trouve au sommet. Derrière celle-ci, à quelques mètres seulement, un virage en équerre à droite. Je le sais, mais lui apparemment non, à voir la vitesse folle à laquelle nous grimpons la butte. Tout en essayant de sourire et d'avoir l'air détendu, ma main droite cherche désespérément une poignée de maintien. Sans succès.

Trop tard, voilà la butte. La GLH quitte le sol et j'ai peine à réprimer un cri de jeune fille en détresse.

La GLH décolle et n'atterrira pas pour amorcer le virage en épingle, me dis-je. Erreur. Les roues avant, braquées au maximum, piquent à temps et retouchent l'asphalte tandis que les roues arrière, elles, glissent sur la pelouse. Nous sommes passés.

En fait, Carroll Shelby est passé. Moi, mon coeur a cessé de battre.

J'étais mort de peur. Je ne ressusciterai qu'à la fin du parcours pour bafouiller un «Thank you very much, Mr. Shelby».

La GLH n'aura vécu que deux ans. Carroll Shelby, 89.

Il est mort le 10 mai, à Dallas.

Photo Wikipedia Commons

La Dodge Omni GLHS 1986, ultime version de la sous-compacte américaine modifiée en 1986 par Carroll Shelby. La puissance du petit bolide avait été gonflée à 175 chevaux.