Avec le retour des belles journées ensoleillées, ma Ur-Quattro a ronronné de plaisir il y a une semaine. Ce jour-là, elle quittait le formol du garage paternel pour reprendre la route...

Éric Lefrançois,   Collaboration Spéciale
Éric Lefrançois, Collaboration Spéciale LA PRESSE

Difficile de traduire l'émotion ressentie lors de ces retrouvailles après un - trop - long hiver. Autrefois boîte de Pandore, cette vieille voiture - elle aura 25 ans l'année prochaine - est aujourd'hui comme un coffre aux trésors. Ouverte et un peu poussiéreuse, prête à être explorée, elle vous raconte au fil des kilomètres des histoires de famille, les petits riens du quotidien, avec ses odeurs, ses tissus et son ronronnement à nul autre pareil.

C'est comme ça depuis trois ans, quand un ami m'a dessiné la route pour trouver «ce vieux char décoloré qui traîne dans le fond d'une cour». C'est cet étrange engin, caché loin des yeux du non-initié qui la méprend pour une Volkswagen Scirocco, qui, depuis près de quatre ans déjà, fait mes beaux (et moins beaux parfois) jours.

Au cours des quatre dernières années, comme bien d'autres collectionneurs, j'ai écumé les concessionnaires, les brocanteurs et les sites spécialisés pour redonner à cette gloire des rallyes sa classe d'antan. Au bout de nombreuses heures, après de longs jours et mois, la citrouille est redevenue carrosse. Enfin presque, puisque dans les prochains jours, elle fera l'objet d'une nouvelle transformation: des ailes avant toutes neuves, des phares européens et de nouvelles jantes (d'origine toujours) plus légères.

Les serrures seront changées, tout comme le joint en U du différentiel arrière, la courroie de distribution, les coussinets, et le silencieux spécialement conçu pour ce véhicule par un artisan bruxellois. Cela demandera encore beaucoup de temps et d'argent, mais quand on aime, on ne compte pas!

Et puis il y a la solidarité - inestimable - des collectionneurs. Comme lorsque vous promenez votre toutou, la possession d'une «antiquité mobile» favorise les rencontres. C'est en jetant un oeil par la porte ouverte du garage que Louis-Alain et Brady (tous deux propriétaires du même modèle) sont devenus des amis. Assis autour de la même table, entre deux segments de conduite, nous devenons intarissables sur l'amour que nous portons à nos montures. Des voitures comme elles, ça naît, ça respire, ça parle, ça tousse également. À les voir, aussi jeunes aujourd'hui et pétantes de santé, nous avons beaucoup de points communs avec les médecins, aimons-nous rigoler.

Pour cajoler notre amour pour la voiture, nous n'hésitons pas à bricoler pendant des heures, des semaines, des années. Nous avons en commun d'avoir travaillé les tissus, d'avoir manié le fer et le chalumeau, la peinture et la boîte à outils, d'avoir aussi débusqué ce boulon, cette garniture aujourd'hui si rare. En redonnant vie à ces voitures oubliées, nous avons le sentiment d'être un peu des médecins. Des historiens aussi, gardiens d'un pan - bien modeste - du patrimoine automobile.

Au cours des quatre dernières années, j'ai parcouru moins de 2000 kilomètres à son volant. C'est peu. Elle est toujours difficile à conduire (le parallélisme des roues est un exercice délicat) et le moteur fait beaucoup de bruit, mais c'est un vrai plaisir! Actuellement on ne peut pas dépasser les 110 km/h sans se faire de petites frayeurs, alors on prend le temps d'admirer les paysages, de retrouver les sensations de la conduite. Et la beauté, lorsque vous conduisez comme moi une voiture neuve toutes les semaines, c'est que toute comparaison est impossible.

La voiture moderne est certes plus agréable au quotidien, plus fiable, mais confrontée à des restrictions d'usage qui confinent au supplice. En fait, à quoi bon caresser une pédale d'accélérateur avec 400 chevaux en dessous si vous ne pouvez pleinement les exploiter? La conduite se fait défiante et leurs conducteurs peuvent redouter le pire.

La voiture moderne réclame des attitudes de robot et un oeil rivé sur l'aiguille, qui s'enfonce allègrement dans les trois chiffres tatoués sur l'indicateur de vitesse, plutôt que sur les pièges de la route qui seront maîtrisés par la voiture et ses aides à la conduite. Face à des sous-compactes survitaminées (genre STi ou Evo), ma «vieille» passe pour une enclume. De plus, sa conduite implique de repositionner ses repères habituels en doublant les marges de sécurité.

Cela dit, ma vieille redonne du piquant aux allures autorisées, à une conduite devenue insipide avec les modernes, pourvues de raffinements qui pourraient passer pour un luxe superflu. L'exploit des «nouvelles» est qu'elles ne réclament aucun talent particulier pour soutenir des allures inaccessibles il y a 20 ou 30 ans. Et c'est sans doute l'un de leurs plus beaux attraits.

De retour de balade, la voiture retrouve sa place bien au chaud dans ce garage trop grand pour elle. Mais, la chance aidant, peut-être bien que dans les prochains jours une autre auto viendra grossir les rangs de ma modeste collection: une Alfa Romeo GTV6. Faut pas le dire trop fort, vous pourriez saboter mon pouvoir de négociation...