Les années 50 étaient une époque plus naïve, où le monde n'avait pas encore vécu Three-Mile-Island, Tchernobyl et maintenant, le drame encore incertain de Fukushima.

Mis à jour le 19 mars 2011
Denis Arcand MONVOLANT.CA

Avant que les risques de l'atome civil soient connus du grand public, plusieurs designers automobiles ont rêvé de voitures nucléaires qui n'auraient jamais besoin d'aller à la pompe et pouvant traverser des continents entiers d'un trait.

La Ford Nucléon a été imaginée par des designers de Ford dans l'optimisme ambiant des années d'après-guerre, quand la construction des premières centrales nucléaires faisait rêver d'une électricité propre, sûre et «trop bon marché pour que ça vaille la peine de mettre un compteur», comme avait déclaré un cadre du Département de l'Énergie. La Nucléon a été présentée en 1958, quelques mois après la mise en réseau de la première centrale électrique nucléaire américaine, à Shippington, en Pennsylvanie. À cette époque tout semblait possible et on pouvait aussi lire dans des magazines comme Popular Mechanics et Science et vie des articles prédisant hardiment des maisons chauffées et éclairées par de mini-centrales atomiques domestiques.

La Nucléon était un exercice de futurologie, mais quand même ancré dans des développements technologiques réels. Les designers de Ford avaient imaginé un petit réacteur nucléaire fonctionnant, grosso modo, comme celui du premier sous-marin atomique de la marine américaine, le USS Nautilus. Dans le réacteur atomique S2W du Nautilus, la chaleur générée par la fission de l'uranium enrichi faisait bouillir de l'eau, dont la vapeur circulait à grande vitesse dans un circuit fermé et faisait tourner des turbines de propulsion, elles-mêmes faisant tourner l'hélice.

Avant qu'automobile ne rime avec Tchernobyl

La pièce ronde à l'arrière de la Nucléon, qui ressemble à une roue de secours, est le petit réacteur atomique imaginé par les dessinateurs de Ford. La cabine très décalée devant les roues antérieures est ainsi placée pour éloigner les passagers de la source de radiation et pour compenser par effet de levier le poids important du moteur atomique.

Les ingénieurs de Ford rêvaient un monde où les postes d'essence seraient obsolètes: on envisageait des mini-réacteurs à l'uranium qui seraient changés chez le concessionnaire à tous les 8000 km.

En fait, les designers de Ford, s'ils ont poussé la réflexion aussi loin, s'attendaient à ce des versions miniatures des réacteurs de sous-marins deviennent disponibles et que des matériaux légers soient inventés comme écran de protection contre les radiations. Quand on a constaté que ni l'une ni l'autre de ces innovations ne se produirait, la Nucléon a été rangée dans l'immense classeur des prototypes d'autos jamais construites.

On sait maintenant que des accidents nucléaires sont possibles et que les accidents de la route, même des collisions à basse vitesse, auraient créé des mini-Tchernobyl automobiles à tous les coins de rue. L'auto nucléaire n'était qu'un rêve. Heureusement.

L'inspiration technique de la Nucléon, le sous-marin atomique Nautilus, était top-secret à l'époque. On ne connaissait pas encore la minutie maniaque et le souci obsessionnel du détail qui ont permis à la marine américaine de n'avoir aucun accident nucléaire majeur en presque 60 ans.

Beaucoup de latitude

Par ailleurs, il faut comprendre que les designers automobiles avaient beaucoup de latitude. Ils n'étaient pas tenus de produire toujours des créations réalistes; envisager des véhicules inédits avec des applications technologiques jamais essayées était même encouragé. «Les autos comme la Nucléon montrent comment Ford gère l'avenir et montre le refus d'admettre qu'une chose ne peut être faite seulement parce que personne ne l'a faite», dit Ford dans une fiche historique de son site internet.

Le cheminement d'un pur prototype chez un constructeur automobile n'a pas changé: les designers imaginent des concepts, qui montent ensuite chez les ingénieurs... puis chez les comptables. Et c'est aux finances que ça se décide, pas dans le studio.

Il existe une photo célèbre de William Clay Ford Sr (petit-fils du fondateur, Henry Ford), posant fièrement à côté du modèle réduit de la Nucléon, en 1958. Cet économiste de formation a présidé pendant 57 ans le comité des finances du conseil d'administration de Ford. Sa photo aux côtés de la Nucléon a sûrement été prise avant qu'il pose la question «ça coûtera combien?» durant le conseil d'administration...

Les choses ne sont peut-être même pas allées si loin: Ford n'a évidemment jamais construit de prototype fonctionnel de la Nucléon. Seule un modèle réduit 3/8 a été réalisé. Il est exposé au Henry Ford Museum de Detroit.

En fait, la Nucléon a une importance historique pour des raisons autres que sa place dans l'histoire de l'automobile. Elle est un symbole de l'espoir et de la fascination que suscitait l'énergie nucléaire durant les années 50. Et un rappel que les promesses de nouvelles énergies abondantes et bon marché ont toujours un revers. Évidemment, depuis les accidents nucléaires des dernières décennies et depuis le film The China Syndrome, l'énergie nucléaire n'exerce plus de fascination, elle fait peur.

Photo fournie par Ford

William Clay Ford Sr, petit-fils du fondateur, Henry Ford, posant fièrement à côté du modèle réduit de la Nucléon, en 1958.

Par contre, la Nucléon a encore une influence culturelle: Bob Gale, coscénariste du film Back To the Future, a dit que la Nucléon est une des inspirations qui ont mené à la Delorean DMC 12 hyper-modifiée qu'on voit dans le film. Son moteur nucléaire ressemble à celui de la Nucléon et est positionné au même endroit.

Studebaker nucléaire: loin du taxi carré new-yorkais

Ford n'est pas le seul constructeur automobile à avoir imaginé une voiture nucléaire.

Chez Studebaker, on est allé plus loin que Ford. Au lieu de se contenter d'un modèle réduit à l'échelle 3/8, comme Ford, Studebacker a construit en 1957 un modèle pleine grandeur de la Studebaker-Packard Astral.

On prévoyait que cette voiture unicycle serait maintenue en équilibre par un gyroscope et propulsée par un mini-réacteur nucléaire... aussitôt que ces deux technologies seraient au point! Là aussi, on a attendu en vain et le modèle de l'Astral est au musée automobile Petersen de Los Angeles. Sans moteur. Des supports en aluminium la tiennent debout.

Aujourd'hui, on imagine mal un constructeur automobile laissant ses designers jouer avec le thème d'un concept d'auto nucléaire. Même ce qui émane de designers indépendants a l'air d'un canular, comme cette Cadillac WTF propulsée au thorium (WTF est censé vouloir dire «World Thorium Vehicle», et non pas «ouate de phoque», comme vous l'avez pensé). On pense que c'est un canular parce que ce design a été mis en ligne par quelqu'un se faisant appeler Loren Kulesus sur internet, un nom verlan qui sonne encore pire que Buick LaCrosse. Et aussi parce que ce designer promet une auto qui roulerait sans entretien durant 100 ans... Le genre de garantie que même GM n'oserait pas promettre.

Un avenir qui se conjugue au passé?

Alors que penser du nucléaire automobile? A-t-il un avenir?

Eh bien peut-être, mais probablement pas sous le capot. Si l'industrie nucléaire se remet du désastre japonais actuel, les centrales nucléaires de l'avenir (plus sûres, espérons-le) sont pressenties pour fournir l'énergie pour produire de l'hydrogène en grande quantité, croient certains experts. L'auto à piles à combustible serait moins verte qu'on pense. Mais elle ne sera jamais pire que l'auto nucléaire.

Photo Wikipedia Commons

Bob Gale, coscénariste du film Back To the Future, a dit que la Ford Nucléon est une des inspirations qui ont mené à la Delorean DMC 12 hyper-modifiée qu'on voit dans le film.