Porsche a-t-il réussi l’impossible ? En partenariat avec l’équipementier Siemens et d’autres entreprises allemandes, le constructeur participe à un projet pilote au Chili qui vise à produire à grande échelle un carburant synthétique qui rendrait les véhicules à moteur thermique déjà sur la route aussi peu polluants qu’un véhicule électrique.

Alain McKenna Alain McKenna
Collaboration spéciale

Porsche compte investir 30 millions de dollars dans la construction d’une usine appelée Haru Oni qui produira, à partir de 2026, jusqu’à 550 millions de litres par année d’un méthanol synthétique dont les émissions de gaz à effet de serre (GES) seront, en principe, nulles.

Le constructeur allemand pense pouvoir ainsi rendre ses véhicules à moteur thermique actuels aussi propres que s’ils étaient animés par un moteur électrique, sans avoir à remplacer le réservoir par de lourdes batteries au lithium, et tout en continuant de recourir à la fameuse cylindrée boxer à plat qui a fait la réputation de la marque.

PHOTO FOURNIE PAR SIEMENS

L’usine Haru Oni du Chili

Les premiers litres de ce carburant synthétique devraient être produits dès l’an prochain. Ils seront réservés aux équipes de course automobile de Porsche, puis aux activités promotionnelles de ses centres d’expérience, où des consommateurs sont invités à venir tester ses véhicules en vue d’en faire l’achat ou d’améliorer leur conduite en situation extrême.

En entrevue plus tôt cet hiver, Marc Ouayoun, président de Porsche Canada, expliquait que ce carburant qui semble n’avoir que des qualités pourrait être commercialisé à plus grande échelle d’ici 2030.

En vertu des caractéristiques de ce carburant, il serait possible pour un constructeur qui n’a pas l’intention d’électrifier toute sa gamme de se conformer tout de même à la volonté d’un nombre croissant de gouvernements qui prévoient d’interdire la vente de véhicules à essence d’ici 2035. Cela inclut le Québec.

Haru Oni : une usine trois-en-un ambitieuse

Depuis au moins 40 ans, le méthanol est perçu comme une solution de rechange moins polluante au pétrole dans le transport. Ce carburant a toutefois souffert d’un manque d’investissement chronique pour être adopté à plus grande échelle. On pourrait dire la même chose des technologies qui permettraient de produire un méthanol à partir de sources renouvelables. La volonté de nombreux pays de stimuler la filière hydrogène pourrait renverser cette situation.

Le projet Haru Oni a initialement été annoncé en octobre dernier. Un investissement des gouvernements du Chili et de l’Allemagne a suivi en décembre et a, pour ainsi dire, confirmé sa réalisation. Haru Oni est une usine où trois technologies existantes, mais pour le moment peu exploitées sur le plan industriel, seront combinées : de l’énergie éolienne, un électrolyseur à hydrogène et un dispositif de capture de gaz carbonique atmosphérique (CO2).

L’usine est située dans la région de Magallenes, tout juste à l’ouest de la Terre de Feu, en Patagonie. Cette région est réputée pour ses vents constants, ce qui facilite la production d’énergie éolienne. Cette électricité alimentera ensuite un électrolyseur qui décomposera l’eau en oxygène et en « hydrogène vert ». L’hydrogène vert est la forme la plus propre d’hydrogène, produite à partir de sources renouvelables (l’hydrogène « bleu » et « gris » sont produits à partir de gaz naturel, ce qui entraîne des émissions de gaz à effet de serre).

Exxon Mobil dans la course

Jusque-là, Haru Oni s’apparente à des projets comme l’électrolyseur d’Air Liquide à Bécancour. Mais l’usine chilienne compte sur un filtre atmosphérique qui retirera du gaz carbonique de l’air ambiant et qui sera ensuite ajouté à l’hydrogène afin de créer une forme synthétique de méthanol, comme celui qui est déjà utilisé par plusieurs séries de course automobile dans le monde. La réalisation de cette étape sera cruciale : même si on en parle depuis des décennies, la capture d’hydrogène est encore à ce jour peu utilisée dans des applications industrielles.

Si cela fonctionne, le carburant ainsi créé pourrait un jour remplacer de l’essence vendue à la pompe pour alimenter des véhicules déjà sur la route.

C’est la prétention de la pétrolière américaine Exxon Mobil, qui fournira une solution de conversion de ce méthanol en carburant ordinaire. Comme le gaz carbonique émis par sa combustion sera essentiellement celui qui a été injecté au départ, et qui était initialement présent dans l’atmosphère, tout ce processus est carboneutre, disent ses promoteurs.

Selon Porsche, les carburants synthétiques ne devraient pas ralentir l’électrification des transports, mais plutôt faciliter la transition vers l’électrique là où ce processus prendra plus de temps. « La mobilité électrique est notre priorité. Mais si nous pouvons produire des carburants synthétiques là où l’énergie renouvelable est abondante et sous-exploitée, ceux-ci deviendront un outil de plus pour décarboniser notre industrie », assure Oliver Blume, PDG de Porsche AG.