Leur amitié indéfectible malgré des personnalités dépareillées, leurs manigances et leur soif de liberté ont marqué la télévision québécoise des années 1960. Plus de 50 ans plus tard, les personnages de Dominique et Denise revivent sur scène sous la plume de Kim Lizotte. Le résultat reste convaincant, malgré quelques détours humoristiques un peu lourds.

L’humoriste, scénariste et aujourd’hui dramaturge signe avec Moi… et l’autre sa toute première pièce de théâtre. Plutôt que d’imaginer ma noire et la grand’jaune évoluant en 2024, elle a choisi de garder les deux femmes dans l’époque qui est la leur, plus particulièrement à l’année 1967, où se tenait l’Exposition universelle.

Pendant un été particulièrement foisonnant à Montréal, la vie de Dominique et Denise est chamboulée par l’arrivée d’une voisine anglaise très conservatrice, Mrs Clark, mais surtout par l’annonce d’un concours de talents organisé par un bellâtre du nom d’Hébert Léotard… Laquelle des deux amies arrivera à recevoir une invitation pour le rejoindre dans le penthouse où il loge ?

Terreau fertile

Cette décision de la production de coller aux années 1960 était sans conteste celle à prendre. Voir ces deux femmes émancipées évoluer dans une époque encore étouffante pour les Québécoises rappelle à quel point le propos de Moi… et l’autre était avant-gardiste. On réalise rapidement tout le chemin parcouru en près de 60 ans !

Ce contraste est encore plus marqué avec l’utilisation très judicieuse – voire brillante – d’extraits vidéo de l’époque. On y voit notamment des hommes qui expriment leur désir de voir leur épouse rester à la maison. « Une femme qui travaille coûte cher à son mari… » De quoi rire… jaune !

Bref, le terreau de la lutte féministe, de l’ouverture sur le monde et de la résistance de certains hommes devant des libertés nouvellement acquises était on ne peut plus fertile. Et Kim Lizotte aurait pu creuser davantage ce sillon généreux en mettant Denise et Dominique au cœur de situations révélatrices des valeurs des années 1960.

Elle a plutôt choisi de multiplier les clins d’œil au futur avec des références anachroniques à l’émission Big Brother, à Yvon Deschamps, à l’auto électrique ou à la fluidité des genres. Ce salmigondis racoleur de blagues un peu faciles nous éloigne de ce que cette pièce aurait pu dire de ce qu’a été notre société. Rien n’est plus salvateur que de rire un peu de soi, mais aussi d’où l’on vient. Oui, même en été…

PHOTO JEAN-CHARLES LABARRE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Le décor vitaminé du spectacle est signé Loïc Lacroix Hoy.

Cela étant dit, la pièce mise en scène par Charles Dauphinais apporte de belles surprises. À commencer par l’interprétation des deux personnages principaux. Avec son jeu très physique, Juliette Gosselin incarne une Dominique branchée sur le 220, jamais à court de steppettes.

Alexa-Jeanne Dubé est brillante dans le rôle de Denise, la séductrice prête à tout, y compris à sacrifier son amitié, pour atteindre son but : faire carrière à Paris. Elle a l’aplomb, le charme et tout le bagout qu’avait Denise Filiatrault dans la série télévisée.

Elle est, à notre avis, la grande révélation de cette version théâtrale de Moi… et l’autre.

Les personnages secondaires sont campés tantôt avec brio – Sandrine Bisson est parfaite dans la peau de la guindée Mrs Clark –, tantôt avec une mollesse qu’on s’explique mal. Le soir de la première, Henri Chassé semblait se demander ce qu’il était venu faire dans cette galère. Son monsieur Lavigueur, gérant du bâtiment où habitent Dominique et Denise, parlait un français incapable de se brancher entre les accents marseillais, parisien et québécois… Un détail ? Peut-être, mais un détail qui agace… Surtout lorsqu’on sait de quoi l’acteur est capable.

Il faut en finissant souligner le travail des concepteurs, qui nous font voyager 60 ans en arrière. Loïc Lacroix Hoy a imaginé des décors vitaminés en parfaite adéquation avec les personnalités des héroïnes. Jennifer Tremblay a conçu des costumes en tout point pareils à ceux portés lors de l’Expo universelle. Minijupes, bottes hautes, robes à motifs géométriques. Une belle réussite.

Moi… et l’autre, au Théâtre du Vieux-Terrebonne jusqu’au 28 juillet

Consultez le site du spectacle
Moi… et l’autre

Moi… et l’autre

Texte de Kim Lizotte, mise en scène de Charles Dauphinais. Avec Alexa-Jeanne Dubé, Juliette Gosselin et cinq autres comédiens.

Théâtre du Vieux-Terrebonne, jusqu’au 28 juillet, puis en tournée à travers le Québec

6/10