En une décennie à peine, Angela Konrad s’est naturellement installée dans le paysage théâtral québécois. Sa vision innovatrice du théâtre, sa direction artistique puissante, ses relectures de textes classiques ou contemporains, tout cela a séduit le milieu et le public d’ici.

Publié le 11 juin
Luc Boulanger
Luc Boulanger La Press

Originaire d’Allemagne, Angela Konrad a longtemps travaillé en France et en Europe. La metteure en scène vient d’être nommée à la direction de l’Usine C. Elle succédera à Danièle de Fontenay en septembre prochain. La nouvelle a suscité une vague d’enthousiasme.

« J’ai été extrêmement touchée par la réaction des gens à ma nomination, confie la nouvelle directrice. J’ai reçu plein de témoignages chaleureux, touchants, voire aimants. Je ne m’y attendais pas. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Angela Konrad (à droite) succèdera en septembre à Danièle de Fontenay, qui a fondé l’Usine C il y a 25 ans.

J’ai l’impression que ce n’est pas seulement le jury de l’Usine C qui m’a choisie, mais la profession au complet. Cela va me porter pour les années à venir.

Angela Konrad, metteure en scène

Angela Konrad a déjà les deux pieds bien ancrés à l’Usine C, puisqu’elle y présente dès mardi son adaptation du premier tome de Vernon Subutex, la trilogie de Virginie Despentes publiée entre 2015 et 2017. C’est la puissance théâtrale du roman qui l’a happée. Et la force de son propos. L’autrice expose la dualité de notre monde, sa misère et sa grandeur, dans un récit haletant et traversé par la bêtise et la souffrance humaines.

Pour Konrad, cette trilogie (grand succès littéraire avec 1,3 million d’exemplaires vendus) est « une matière éminemment théâtrale », à travers sa langue orale et sa galerie de personnages. La metteure en scène a fait appel à une solide équipe de concepteurs et d’interprètes. David Boutin joue le rôle-titre du disquaire retraité et ange déchu. Il sera secondé par huit interprètes, dont les virtuoses Anne-Marie Cadieux, Violette Chauveau et Dominique Quesnel, qui incarnent plusieurs personnages de cette fresque sociale construite autour d’un « homme désorienté dans une société décomposée ».

La fin de la civilisation

Au début des années 2000, Vernon Subutex va perdre à la fois son travail, son logis, ses potes et ses illusions de jeunesse. Passionné de musique, ce propriétaire d’un magasin de disques à Paris a dû fermer boutique, alors que l’industrie musicale entre dans l’ère numérique. À 45 ans, il va crécher chez des connaissances avant de se retrouver dans la rue. « Le rock, c’était la dernière aventure du monde civilisé », dira-t-il. Sa descente aux enfers sera brutale.

En toile de fond, le récit est une allégorie du mouvement post-punk. Né dans la révolte et l’anarchie, puis récupéré par la société de consommation.

Les personnages du roman traversent toutes les classes et les milieux sociaux, mais ils ont en commun leur passé, leur jeunesse révolue. Ce sont des enfants du rock qui ont perdu leurs illusions.

Angela Konrad, metteure en scène

Selon Angela Konrad, le tour de force de Vernon Subutex, c’est l’approche sociologique dans la fiction : « Despentes cherche à comprendre la situation sans juger ses personnages. Elle les présente avec leurs paradoxes, leurs contradictions, pour mieux montrer la grandeur et la misère humaines. »

Illusions perdues

Affrontant un monde très dur et sans pitié, Vernon Subutex traverse les épreuves en s’adaptant toujours à son environnement. « Despentes a dit en entrevue que Vernon est comme un sofa. Il se moule à la réalité de tout le monde parce qu’il a besoin des autres. C’est un observateur passif qui n’intervient pas. Il ne cherche qu’à survivre... »

Des critiques ont qualifié son écriture de « néo-trash ». Qu’en pense-t-elle ? « C’est la société actuelle qui est trash, nuance Konrad. La romancière parle de gens qu’elle a côtoyés dans sa jeunesse. Elle les a observés, écoutés, et elle se demande comment ces gens, qu’elle a aimés et admirés, ont pu devenir aussi désabusés en deux, trois décennies. Sa plume trempe à la fois du côté du pamphlet, du roman, du scénario, du polar. Tout ça avec des descriptions hyperréalistes. »

Angela Konrad a négocié les droits pour les trois tomes de Vernon Subutex. À l’hiver 2024, avec sa compagnie, La Fabrik, elle prévoit offrir l’intégrale de la trilogie à l’Usine C, où elle va désormais produire en exclusivité ses créations théâtrales. Fort occupée par ses nouvelles fonctions, elle devra laisser son poste et l’enseignement à l’UQAM à la fin de l’été.

Lorsqu’elle a obtenu les droits de l’éditeur français, aucun autre projet d’adapter Vernon Subutex n’était dans l’air. Or depuis, Thomas Ostermeier s’est intéressé à l’œuvre de Despentes. Avec La Schaubühne, le réputé metteur en scène allemand montera le premier volume à l’Odéon à Paris, presque aux mêmes dates que la production montréalaise. Est-ce que ça dérange la metteure en scène qui avait eu la primeur ? « Non, pas du tout. Je suis heureuse de voir d’autres artistes s’intéresser à cette œuvre. Ça prouve la richesse et la contemporanéité du roman, répond Konrad. Toutefois, c’est curieux de présenter Virginie Despentes à l’Odéon à Paris... en allemand avec des surtitres français... Je ne m’explique pas qu’aucune compagnie en France n’ait montré d’intérêt. »

Vernon Subutex 1. Du 14 au 22 juin, à l’Usine C.

Consultez le site de l’Usine C